C’était hier. Alors que les médias et les politiques français ont presque tous fait campagne pour le « oui », la blogosphère a épluché et critiqué le traité constitutionnel européen, inaugurant la fonction du web comme contre-pouvoir.
La victoire du « non » au référendum sur le traité constitutionnel européen (TCE) en 2005 n’a pas été une surprise pour tout le monde. Depuis plusieurs mois déjà, Benoît Thieulin, chef du département multimédia au service d’information du gouvernement, alertait Matignon sur la teneur des discussions qui avaient lieu dans l’internet français. Alors que les sondages classiques mettaient encore le « oui » à 70 %, lui voyait se diffuser sur les sites et les forums des critiques de plus en plus argumentées.
Mais c’était un autre temps, celui d’un monde numérique sans réseaux sociaux ; un temps où, dans les ministères, seuls les stagiaires s’occupaient d’entretenir un site lugubre ; un temps où l’on censurait allègrement les posts contradictoires sur les forums officiels, et où on pensait que c’était déjà bien de mettre à disposition des citoyens le texte intégral du traité constitutionnel sous la forme d’un fichier indigeste qu’il fallait une heure pour charger.
A quoi bon faire plus ? « Je me souviens d’une réunion à l’Elysée, raconte Benoît Thieulin, où Claude Chirac, conseillère du président, se tourne vers moi et dit : « Le web aura sa place dans cette campagne, mais à sa juste mesure, c’est-à-dire modeste. » » De toute façon, cette réforme européenne est une bonne chose, soutenue par une large majorité de la classe politique et l’ensemble des médias de référence. Pourquoi ne passerait-elle pas ?
C’était sans compter la montée d’une opposition qui, si elle a évidemment existé aussi en dehors d’internet, a largement profité de ce qu’il était à l’époque. Les gens qui y passaient le plus de temps étaient ceux qui en avaient — les jeunes, les retraités CSP+ — , ceux qui développaient un goût pour la connaissance et le partage, ceux qui espéraient trouver là ce qu’ils ne trouvaient pas ailleurs, ceux qui avaient des idées, mais pas de moyens de les diffuser. C’est là, dans cet espace où le débat était possible, que se sont d’abord élaborés et diffusés les arguments nonistes.
Mais il a fallu un événement pour que tout se cristallise. Fin mars, Etienne Chouard, professeur d’écogestion dans un lycée technique à Marseille, met à disposition un épluchage ligne par ligne — et très critique — du traité. Le succès est immédiat, il devient en quelques semaines le point de ralliement des partisans du non, son fichier circule à des millions d’exemplaires dans l’internet français.
Benoît Thieulin, qui, depuis Matignon, observe le phénomène, se souvient de ce qu’il constate : « La sphère noniste était beaucoup plus dense que celle du oui, qui était relâchée et disparate. Les partisans du non utilisaient les liens hypertextes pour renvoyer les uns vers les autres, créant un espace dont il était difficile de sortir. »
La célèbre phrase de Philippe de Villiers, « On a tous quelque chose contre le TCE », s’était comme matérialisée numériquement dans un réseau reliant des opposants au traité. Les alertes lancées par Benoît Thieulin et ses équipes depuis la fin 2004, et qui sont restées lettre morte, prennent soudain tout leur sens.
Mais quand les partisans du « oui » se rendent compte que le « non » monte dangereusement dans les sondages, qu’il faudrait faire une campagne numérique sérieuse, qu’assouplir les règles de modération sur les forums officiels ou organiser des discussions en ligne avec des têtes d’affiche ne suffira pas, il est déjà trop tard. Internet est un territoire perdu pour le « oui », qui sera vaincu quelques semaines plus tard dans les urnes.
L’événement est historique à plusieurs égards. D’une part, il marque le début d’une prise au sérieux d’internet comme espace où se fabrique l’opinion. Chez les communicants, on va se mettre à élaborer des outils et des métriques pour observer et mesurer ce qui se passe dans les réseaux : ce qui se dit, comment cela diffuse, dans quelles communautés. Quant aux politiques, ils vont utiliser internet plus finement qu’ils ne le faisaient auparavant. A ce titre, la campagne présidentielle de 2007 est symptomatique.
D’un côté, Ségolène Royal lance avec Désirs d’avenir une campagne participative, qui s’élabore en partie sur le web et avec l’aide de geeks qui ont retenu la leçon de 2005 – au premier rang desquels Benoît Thieulin.
De l’autre côté, les équipes de Nicolas Sarkozy sont aussi très présentes en ligne, d’une manière beaucoup plus verticale. La victoire de ce dernier est aussi la victoire d’un usage d’internet moins fidèle aux utopies numériques d’origine (participation, horizontalité, effacement de l’intermédiation), mais d’une efficacité supérieure dans un paysage politique français peu enclin à la démocratie directe.
La synthèse sera réalisée par Barack Obama lors de sa campagne de 2008, pendant laquelle le numérique sert d’outil organisationnel décentralisé pour diffuser un message élaboré en amont et très maîtrisé. Autre effet historique : s’ancre l’idée qu’internet est le lieu de la « vraie » information, du contre-pouvoir, d’une discussion qui a lieu là parce qu’elle ne peut pas avoir lieu dans les grands médias. Jusqu’à une tendance conspirationniste qui est déjà présente parmi les nonistes de 2005, quand, par exemple, se diffuse dans les réseaux une fake news qui ne portait pas encore ce nom : le TCE remettrait en cause le droit à l’avortement.
A ce titre, la trajectoire politique d’Etienne Chouard est symptomatique : le critique du TCE, restant fidèle à l’idée qu’il faut chercher par soi-même, frise aujourd’hui le complotisme, le négationnisme et le climatoscepticisme. Mais il y a un versant moins noir : ce n’est pas complètement un hasard si c’est sur Facebook que le mouvement des « gilets jaunes » s’est organisé en 2017.
Encore une fois, c’est sur internet que s’est d’abord élaborée et diffusée une parole qui restait invisible dans les médias traditionnels et le discours politique. En ce sens, le 29 mai 2005 marque la vraie naissance du web politique français, avec en germe toutes les qualités et tous les défauts qu’on lui connaît encore aujourd’hui.
Xavier de La Porte. Le Nouvel Obs. N° 3166. 29/05/2025