Taper là où ça fait mal

Dans ce monde mercantile où le profit règne en maître et où un clan d’hypermilliardaires en se royaume à Washington, les gueux n’ont qu’à se résigner et subir. Sauf qu’ils disposent d’un atout décisif : le boycott. Si on le sortait de notre manche ?

Année 1880 : en un comté de l’Irlande éprouvée par la férule britannique et le mildiou, le dénommé Charles Cunningham Boycott, intendant sur les terres d’un cupide aristocrate, imposait des loyers excessifs et chassait les fermiers incapables de payer.

Ça énerva les indigènes, qui se liguèrent : on l’ignora systématiquement, nul ne lui parla plus, les commerçants refusèrent ses sous, le facteur ne lui remit plus son courrier… Vaincu, monsieur Boycott dut déguerpir, l’idée n’était pas neuve, la solidarité irlandaise lui a donné un nom.

Depuis lors, le boycott a fait son chemin avec la notion de « consomm’acteurs ». Pratiqué à l’échelle internationale contre l’Afrique du Sud raciste, il a largement contribué à la chute de l’apartheid en 1991. En 1995, la compagnie Shell entendait couler en mer du Nord une plateforme délabrée renfermant des tonnes de pétrole : c’était commode et pas cher.

Mais Greenpeace protesta par un appel au boycott très suivi en Allemagne, où les pompes à essence de la marque furent boudées.

Shell y perdait trop : elle remorqua la plate-forme à terre pour la démanteler. Ça ne marche pas toujours, bien sûr. Mais ces deux cas, parmi d’autres, prouvent que le boycott peut constituer un levier efficace. Et la logique est implacable : face aux puissances de l’argent et aux défaillances de la politique, la meilleure attaque, c’est la dépense. Quand le citoyen n’est plus vraiment souverain, le client est toujours roi.

Les turpitudes de Trump

Rien d’étonnant donc à ce que des mouvements spontanés de boycott, facilités par l’usage avisé des réseaux sociaux, se dessinent désormais contre les turpitudes de Trump et de sa clique. Entre agressivité commerciale et bruta­lité

 diplomatique, mesures réactionnaires et mensonges grossiers, appétits coloniaux et accents fascisants, l’oligarchie de Washington agace. Et même sans effet concret, le fait de les snober commerciale­ment, ça soulage…

Ainsi les esprits enclins à la résistance incitent-ils à larguer les géants Google, Meta ou X (le plus souvent en se servant d’eux pour appeler à leur boycott). En 2022 déjà, la coalition Stop Toxic Twitter se mobilisait contre le réseau où le nouveau proprio Elon Musk, après avoir sauvagement viré une foule d’employés, stimulait la propagation de bobards haineux.

Grâce à la pression des consommateurs, de nombreuses entreprises ont renoncé à leur publicité sur Twitter puis sur X, d’où de douloureuses pertes pour Musk, qui a vainement attaqué ces manœuvres en justice. Et l’effondrement actuel des ventes de Tesla ne peut qu’alourdir son terrible chagrin.

Vague anti-yankee

En France, le hashtag «  #Boycott USA » fait un malheur. Un tiers des Français dit bouder autant que possible les produits états-uniens. Premier visé, l’emblématique Coca-Cola est boycotté par 48% des consommateurs concernés, suivi par McDonald’s (44%). Pepsi, Starbucks, KFC et autres enseignes sont aussi ciblées.

Il est évidemment plus facile de renoncer à ces choses-là qu’à Facebook ou Netflix, d’autant que lesdites denrées relèvent de la cochonnerie pas franchement saine et qu’il existe des équivalents européens à peu près respectables.

De distingués économistes ne manquent pas de signaler que de tels boycotts peuvent nuire à des salariés français, que ce soit dans les usines Coca-Cola ou chez McDonald’s et ses fournisseurs.

Mais on n’a rien sans rien : la chute des ventes affecte en fin de compte les magnats états-uniens, qui n’ont qu’à s’en plaindre à Trump et cesser de le soutenir. Et toc. Il faut savoir se faire plaisir, de temps en temps.

Les petits font de la résistance

Encore larvé, mais déjà massif, le boycott des marques états-uniennes peut gagner en efficacité grâce à l’avènement d’organisations idoines. Outre de nombreux groupes Facebook, des plateformes spécialisées mènent des campagnes ciblées, livrent toutes les informations utiles sur les produits visés et leurs fabricants, et suggèrent des marques de remplacement. Et il n’y pas que les Etats-Unis trumpistes à enquiquiner.

À l’instar du mouvement BDS (Boycott, Divestment,Sanctions) qui depuis vingt ans dénonce l’occupation israélienne en Palestine en appelant à ne pas acheter les agrumes, pommes de terre ou biens manufacturés produits dans les colonies illégales, la plateforme française « i-boycott »(1) lance ainsi des opérations structurées et souvent victorieuses.

Créée en 2015, elle fonctionne en mode collectif et démocratique : les internautes peuvent y proposer des boycotts contre telle ou telle entreprise, en justifiant et documentant leurs griefs, puis la suggestion est soumise à l’appréciation des participants. Si plus de 1000 personnes s’y rallient en un délai d’un mois, la campagne peut être lancée.

L’entreprise visée est alors informée : elle peut réagir et argumenter publiquement pour sa défense, en fonction de quoi les boycotteurs décident de maintenir ou non leur action, jusqu’à obtenir une réponse satisfaisante ou, mieux encore, des changements réels. Simple, propre, efficace.

La formule a déjà montré sa force contre des pollueurs locaux, des distributeurs abusifs, des zoos scandaleux ou des multinationales sans scrupules. Et surtout, que ça marche ou non, la simple possibilité d’em­merder les puissances nuisibles par l’humble et facile magie d’un boycott est, par les temps qui courent très bonne pour le moral !


Laurent Flutsch. Vigousse 11/04/2025


  1. https://i-buycott.org

3 réflexions sur “Taper là où ça fait mal

  1. bernarddominik 24/04/2025 / 13h58

    C’est l’outil n°1 des consommateurs

  2. LAPLUME 24/04/2025 / 17h59

    Dans les domaines du boycott, la mise en place de choix sélectifs du Citoyen-consommateur est déterminante.
    De plus, l’absence d’activités d’un groupe d’agents économiques permet de quantifier la place de ces Citoyennes et Citoyens dans la société.
    Ainsi si le bénévolat cessait durablement, les pouvoirs publics seraient bien « embarrassés ».
    La part de cette activité bénévole pourrait être évaluée en monnaie sonnante et trébuchante dans le PIB !
    RBLAPLUME

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