Sous nos regards 

Ce livre est leur « manifeste sonore de défense légitime ».

Elles sont une quinzaine de femmes, parmi la cinquantaine à s’être constituées partie civile dans les affaires French Bukkake et Jacquie et Michel, à livrer le récit des abus et des sévices qu’elles ont subis dans l’industrie du X, pour proclamer leur « humanité invaincue ».
Ecrit main dans la main avec quinze autrices connues pour leur travail sur les violences sexuelles, l’ouvrage « Sous nos regards », à paraître le 11 avril 2025 et dont les bénéfices seront entièrement reversés par les éditions du Seuil à la Fondation des Femmes, est en effet dédié à toutes les victimes du système pornocriminel. Les textes bouleversants, insoutenables et indispensables, sont d’une puissance inouïe.

Pour le seul dossier French Bukkake, du nom du site de Pascal Ollitrault dit Pascal OP qui s’est fait une spécialité de ces rituels d’humiliation consistant pour des dizaines d’abonnés à venir en meute (40 en moyenne, jusqu’à 150) éjaculer sur une femme seule qu’ils violaient ensuite sans aucune protection (jusqu’à 88 pénétrations pour Noélie), elles seront 42 plaignantes face à 17 hommes, producteurs et acteurs, poursuivis pour traite d’êtres humains, viols aggravés, viols en réunion et proxénétisme. La période de prévention des faits, durant laquelle les crimes auraient été commis, court du 1er janvier 2013 au 13 octobre 2020, date à laquelle Pascal OP et ses complices sont arrêtés par les gendarmes de la section de recherches de Paris.

Par leur ampleur et leur gravité, ces affaires donneront bientôt lieu au plus grand procès de l’industrie pornographique jamais instruit au monde. La date n’en est néanmoins pas encore fixée, les avocats des parties civiles ayant fait appel en cassation de la dernière ordonnance du 6 février, pour que soient retenues les qualifications aggravantes de « torture et barbarie », « sexisme » et « racisme », et ainsi bénéficier d’un jugement en cour d’assises et non en cour criminelle départementale. À ce stade, les quelque 500 participants des bukkake, pourtant identifiés, n’ont pas été inquiétés par la justice.

  • « Bonnes » et « mauvaises victimes »

Comme dans le procès des viols de Mazan, les crimes sont tous consignés en vidéo. Souvent aussi, l’usage d’alcool et de stupéfiants qui circulent sur les tournages permettait d’affaiblir leurs défenses. Mais toutes le savent parfaitement, pour la société comme pour la justice, il y a les « bonnes » et les « mauvaises victimes ». Les insultes, les crachats, les agressions qu’elles ont subies, depuis que se sont propagées à l’infini leurs vidéos sur internet, leur en ont donné un douloureux aperçu. Toutes étaient de très jeunes femmes, 23 ans en moyenne, parfois à peine sorties de l’adolescence. Toutes étaient vulnérables, en situation de grande précarité, parfois déjà fracassées par l’existence. Toutes étaient des proies idéales, piégées par un recruteur qui se faisait passer pour une femme et amie sur les réseaux sociaux avant de leur faire subir le premier « viol de dressage » et de les adresser à Pascal OP. Toutes se sont retrouvées enfermées à jamais dans l’image de leurs corps violés.

Loubna, elle, a été livrée comme une marchandise par son compagnon de malheur à quatre hommes devant une porte de pavillon pour empocher 150 euros. Après l’avoir saoulée et droguée, il lui avait dit qu’ils devaient « retrouver des amis ». Elle n’avait jamais entendu parler de Jacquie et Michel jusqu’à ce jour où on « la jette aux lions comme un morceau de viande ». « Ce qu’ils m’ont fait, même le diable ne l’aurait pas fait », nous résume-t-elle. Après une année à vivre terrée chez elle, elle sera la première à déposer plainte.

Chez Jacquie et Michel comme dans l’affaire French Bukkake, une « épidémie d’envie de mourir » frappe les victimes. « Quelle autre société de production génère autant de tentatives de suicide ? » interroge notre consœur Lorraine de Foucher dans sa remarquable introduction à ces « rares témoignages de cette barbarie masculine filmée ». Comme l’écrit aussi Hélène Devynck, « une société qui jouit de ça est une société malade de violence misogyne ».

Ce livre, crient les femmes de « Sous nos regards » avec la force de celles qui reviennent de l’enfer, « ce sont nos vies, nos vies réelles, nos vies broyées, nos vies têtues ». Aurons-nous, pour notre part, le courage minimal de regarder leur souffrance en face et de leur rendre leur humanité déchue ? Sans doute en va-t-il de la nôtre.

« Sous nos regards » : extraits

« “Je ne savais pas où j’étais. Il y avait deux gros chiens. J’ai trouvé chez eux plus d’humanité que chez les hommes qui étaient là. Le soir, on m’a donné à manger la carcasse de poulet qui leur était destinée.” Elle reste deux jours et tourne quatre scènes. Sur ce qui lui a été imposé, elle dit que le corps humain n’est pas fait pour ça. Son vagin s’est déchiré. Elle a crié de douleur. On a rajouté du lubrifiant et on a continué. »
Pauline avec Hélène Devynck.

« Je me sentais exactement comme doit se sentir une truie à l’abattage. Pourvu qu’on en finisse, vite. […] Ça fait douze ans que ça dure. Douze ans, dix-huit déménagements, autant de villes différentes, une vingtaine d’emplois, et à chaque fois, tout recommence. […] Les vidéos passent les frontières plus vite que la drogue. […] Qui étais-je ? Une jeune fille qui fuyait sa campagne. Piégée. Son regard bleu implorant sur internet. Arrêtez ! S’il vous plaît, arrêtez-vous. Pas de bol, ça excite encore plus les types, il paraît. »
Amélie avec Carole Fives.

« Je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer ni de combien ils seraient. Et c’est pendant la scène sur le canapé rouge que ma jambe a commencé à partir en vrille. Elle s’est mise à trembler. […] Je comprends que les films qu’on a tournés […] sont diffusés dans le monde entier, dans la France entière, dans la ville où j’ai grandi, alors qu’ils ont précisément certifié que ça ne serait pas le cas. […] Je préviens mes parents, je dépose plainte, le policier a pris la plainte sur un Post-It, lol […] Le combat ne fait que commencer. Je veux vivre. Je veux me tenir debout. »
C. avec Nadège Cathelineau.

« Sous nos regards », préfacé par Christelle Taraud et Lorraine de Foucher, Seuil, 304 p., 22 euros, en librairie le 11 avril 2025.


Marie Lemonnier. Le Nl Obs. Source (Lecture libre)


Une réflexion sur “Sous nos regards 

  1. bernarddominik 09/04/2025 / 19h30

    Honteux et lamentable.

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.