… comment les femmes se sont taillé une place dans le polar !
Analyse
Les femmes occupent dans le polar le rôle que l’époque leur assigne. Éternelles victimes, elles s’imposent aujourd’hui en figures actives, flingue ou scalpel à la main.
« La mort d’une belle femme est incontestablement le plus poétique sujet au monde », écrivait Edgar Allan Poe. Le temps passe, la poésie reste, surtout dans les littératures policières, où la femme a longtemps incarné l’éternelle victime.
Un des poncifs que Martin Amis s’est plu à dynamiter dans « Train de nuit », un faux polar américain, ciselé par son redoutable esprit britannique, qui vient d’être retraduit (Calmann-Lévy). « Un meurtre, c’est une affaire d’hommes », écrit-il, façon Bouvard et Pécuchet.
Les femmes, elles « ne comptent pour presque rien, sauf comme victimes, ou bien sûr parmi les proches, et comme témoins ». Amis, en 1997, était doué, déjà, de ce regard revolver qui canarde les codes du genre (le polar), en même temps que les stéréotypes de genre (masculin/féminin).
Aujourd’hui, le polar doit affronter une réalité numéraire : la très grande majorité des lecteurs sont des lectrices. Certains ont alors essayé de viriliser les femmes, comme Stieg Larsson avec Lisbeth Salander dans « Millénium ». Alors que la tendance dominante s’oriente vers le care – le soin –, les femmes retrouvent un rôle traditionnel d’auxiliaires, une conformité que l’on croyait datée, mais avec un supplément d’âme. Depuis « la Servante écarlate », on sait que la soumission peut mener à la révolte.
La preuve avec le succès planétaire du thriller « la Femme de ménage » (J’ai lu). Impossible de passer à côté de l’œil derrière la serrure qui vous fixe chez le libraire. La trilogie de l’Américaine Freida McFadden s’est écoulée à 1,9 million d’exemplaires chez nous.
Le tome 3 est devenu Nᵒ 1 des ventes dans l’Hexagone en 2024, devant Joël Dicker. Une fois qu’on a dit que ce n’était pas de la grande littérature, que reste-t-il ? Des thèmes qui hantent l’imaginaire féminin, comme la précarité. Millie, l’héroïne, est une Cendrillon sans prince, sa trajectoire la preuve d’une sororité combative et la saga le triomphe des héroïnes du quotidien.
Plus subtil, le thriller d’Anne-Sophie Kalbfleisch,« Eureka dans la nuit » (Rouergue). Le village de son intrigue a tout de l’Amérique puritaine de Trump, jusqu’à la censure. Un père rigoriste, que la justice a lavé du meurtre de son épouse, biffe au feutre noir les entrées que sa fille doit ignorer dans son dictionnaire, le seul livre disponible à la maison, avec la Bible. Ce qui se trouve entre « sudoku » et « sœur », entre « péninsule » et « pénitence », entre « vagabond » et « vagissement » ? Mystère. Comment alors affronter le prédateur, vendeur de voitures, qui promet à la jeune fille un véhicule « bien rouge » et « bien décapoté », quand on ne sait pas nommer l’abus ?
« Barbie Bouchère »
Le féminin l’emporte aussi dans le réel. Sophie Loubière, autrice de la dystopie « Obsolètes » (Pocket) sur les femmes envoyées au rebut après 50 ans, s’est emparée d’un fait divers, dans « Une minute de silence ». En 2008, l’ex-maire de Thionville, Jean-Marie Demange, abat sa maîtresse avant de se suicider. Quelques heures plus tard, l’Assemblée nationale observe une minute de silence en hommage à celui qui fut aussi député de Moselle. Interrogatoires, archives, fouilles au corps : l’enquête de Sophie Loubière, méticuleuse mais partiale au départ, évolue contre sa propre pensée jusqu’à dégager « sa vérité », appelant à ne pas précipiter les hommes au gibet par réflexe.
Karine Dabadie plonge la lame encore plus profond. Médecin légiste, « charcutier public », aurait encore dit Martin Amis, les collègues de cette grande blonde qui excelle dans une profession dite masculine ont préféré la surnommer « Barbie Bouchère ». Inspirée par Patricia Cornwell et son personnage Kay Scarpetta, elle emprunte le terme « sur meurtre » pour désigner ces homicides où la « volonté d’extermination, de massacre » prime. Trop souvent ce sont des femmes, qui échouent sur sa table d’autopsie. Son livre « Corps, corps, corps », écrit avec la journaliste Macha Séry, factuel et engagé, dissèque menaces, contrôle, acharnement des conjoints, évoquant des « crimes de propriétaire ».
Au-delà de l’écrit « Faits divers ou roman », les chiffres sont glaçants : 29 % des plaintes pour violences conjugales ne sont pas transmises au procureur de la République, 80 % des plaintes communiquées sont classées sans suite.
D’après un texte de Julie Malaure. Le Nouvel Obs. N° 3158. 03/04/2005