Éric Debarbieux, chercheur, aujourd’hui à la retraite, lui qui aura passé sa vie à lutter contre cette violence — « et contre les mythes qui l’entourent » —, y consacre un ouvrage. « Le dernier sur le sujet ».
- Quand commence, en France, l’histoire politique de la violence à l’école ?
Le 12 novembre 1990, précisément. Ce jour-là, cent mille lycéens (trente mille selon la police) battent le pavé parisien pour réclamer davantage de moyens. La manifestation s’accompagne de débordements, de scènes d’émeutes et de pillages. Des voitures brûlent sur les quais de Seine, de nombreux manifestants, qualifiés de « casseurs » pour les opposer à leurs camarades, sont déférés à la justice. Les images de chaos vont choquer l’opinion. Et forcer le ministre de l’Éducation Jospin, qui veut éviter le soupçon de laxisme, à élaborer un an plus tard le tout premier « plan » contre la violence à l’école.
- Quand commence, en France, l’histoire politique de la violence à l’école ?
Le texte discute de l’histoire des révoltes lycéennes en France, affirmant qu’elles existent depuis le XIXe siècle, bien avant les événements des années 1990. Il cite le sociologue Jacques Testanière, qui a étudié le chahut comme une forme de contestation par des élèves de milieux privilégiés, ainsi que les désordres liés à la massification scolaire, à l’entrée d’élèves de classes sociales moins favorisées, et à la déception des jeunes face à un système éducatif qui ne répond pas à leurs aspirations de mobilité sociale. Le texte note également que la violence à l’école, bien que présente, n’était pas nommée ni médiatisée avant novembre 1990, malgré des drames comme le meurtre d’un proviseur en 1983.
- Dès lors, les plans anti-violence s’enchaînent…
L’emballement médiatique pousse les politiques à réagir avec des plans anti-violence de 1992 à 2010, souvent centrés sur la collaboration avec le ministère de la Justice et les forces de l’ordre, malgré le fait que moins de 5 % des violences proviennent d’intrus. La perception publique est influencée par les médias, qui se focalisent sur des événements d’intrusion, et pour les politiques, il est plus facile de désigner l’ennemi comme l’étranger, dans un contexte marqué par la montée de l’extrême droite en France.
- Celle-ci n’a pourtant pas surgi en ce début des années 1990 ?
En 2011, le harcèlement scolaire devient un sujet central du débat public en France, après des recherches antérieures. Luc Chatel, ministre de l’Éducation nationale, organise les Assises nationales sur le harcèlement à l’école, marquant un tournant dans la prise de conscience des micro-violences répétées et de leurs conséquences tragiques. Le harcèlement concerne divers aspects tels que les différences physiques, sexuelles ou culturelles et peut toucher tous les élèves, y compris ceux des écoles primaires. Des drames médiatisés contribueront à ancrer ce problème dans l’agenda politique.
- Et aujourd’hui, quel est l’état du climat scolaire ?
Plus de 90 % des élèves du primaire et du secondaire se sentent bien dans leur établissement. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les enquêtes montrent une stabilité du sentiment de sécurité depuis quinze ans, avec 6 à 10 % des élèves victimes de harcèlement entre pairs. Il est essentiel de se mobiliser pour chaque élève en danger. Cependant, on note une augmentation des violences verbales racistes et antisémites, probablement à cause du conflit au Proche-Orient. Le harcèlement est influencé par le contexte sociétal, et le ton dur des discours politiques semble avoir un impact dans les cours de récréation.
- Et les enseignants ?
En 2022, 80 % des répondants estimaient la relation enseignants-élèves bonne, en hausse par rapport à 2013. Bien que 84,5 % se sentent respectés, des préoccupations émergent concernant la laïcité et des attitudes inappropriées, comme le racisme (39 %) et la LGBTphobie (24 %). Les violences physiques envers les enseignants sont rares, mais le climat scolaire se détériore en raison des tensions entre adultes et d’un sentiment de déclassement social face à une gouvernance jugée déconnectée. Cela complique la lutte contre les violences scolaires.
- Pourquoi ?
La résolution des conflits scolaires dépend davantage de la qualité des équipes éducatives que des plans anti-violence. Cependant, la solidarité entre enseignants se dégrade, surtout dans les collèges en éducation prioritaire, où l’on embauche souvent des personnels non titulaires peu formés et soumis à un turnover élevé. Malgré cela, de nombreux professeurs continuent de se mobiliser activement.
- Les plans anti-violence ne servent-ils donc à rien ?
Pendant des années, j’ai constaté un schéma récurrent dans les ministères : à chaque fait divers tragique, les réseaux sociaux s’enflamment et les politiciens, surtout ceux de l’opposition, réagissent avec des discours exagérés. Sous pression, le ministre impose un nouveau plan sans évaluation du précédent, cherchant à ne pas montrer de faiblesse, ce qui mène à l’exclusion de « perturbateurs » et à la création de structures inefficaces, malgré les études contraires.
D’après-synthèse de Propos recueillis par Marc Belpois. Télérama. N° 3916. 29/01/2025