BANANA SHIT

Au Costa Rica, gros producteur de bananes et d’ananas cultivés à grands renforts de pesticides dangereux, les habitants intoxiqués n’ont pas la pêche.

Soucieuses de la santé de leur population, mais aussi de celle des sols, des eaux et de la faune, l’Europe et la Suisse ont banni un certain nombre de poisons phytosanitaires jugés trop néfastes.

Malgré les manœuvres dilatoires des multinationales agrochimiques, de leurs lobbys et de leurs laquais politiques, l’usage de pesticides ou herbicides tels que paraquat, chlorpyrifos, nemagon ou diazinon est ainsi prohibé sous nos latitudes, et depuis plusieurs années.

Mais comme on sait, ça n’empêche pas les fabricants, dont le géant bâlois Syngenta (désormais en mains chinoises), d’exporter de telles cochonneries vers des pays moins regardants, pour la plupart opportunément pauvres et donc mal dotés en organes de contrôle et en normes protectrices.

L’Union européenne a certes décidé, tardivement, d’interdire par principe l’exportation de substances toxiques qu’elle a bannies sur son propre sol. Sauf qu’il y a des lacunes juridiques et des dérogations, que les industriels exploitent sans vergogne. Quant à la Suisse, elle n’a rien décidé du tout.

Colonialisme chimique

Résultat : le juteux commerce continue, empoisonnant les gens et l’environnement de pays lointains avec des saletés dont on ne veut pas chez nous. Un genre de « colonialisme chimique », selon un chercheur spécialisé de l’Université du Costa Rica, qui sait de quoi il parle : son institut a mené récemment, auprès des populations rurales, une vaste étude sur les effets sanitaires de ces poisons (The Guardian, 17.9). Et ce n’est pas franchement guilleret.

Longtemps vanté comme un petit paradis écologique par la promotion touristique, le Costa Rica est en tête des utilisateurs mondiaux de pesticides, y compris et surtout les pires, avec en moyenne 35 kilos épandus par hectare et par an.

En bousillant de vastes étendues forestières au profit de monocultures intensives, il est devenu en quinze ans le premier fournisseur planétaire d’ananas (2,5 millions de tonnes par an) et le troisième producteur de bananes (2 millions de tonnes). Le tout au prix d’une pollution massive et de sérieux soucis de santé chez les travailleurs des plantations (dont une chiourme nicaraguayenne sous-payée), mais aussi chez les habitants à la ronde.

Quelques exemples.

En automne 2022, après huit ans de signaux d’alerte ignorés, le gouvernement a fini par admettre que l’eau potable de la région de Cipreses, au centre du pays, n’était plus du tout potable. Il a fallu alimenter la population en eau venue d’ailleurs, acheminée par camions-citernes. En cause, une teneur 200 fois supérieure aux normes d’un fongicide interdit en Europe, vendu par Syngenta.

Contaminés à l’école

Dans le district de Rio Cuarto, il n’est pas rare que les écoles soient précipitamment évacuées pour cause d’air vicié à la puanteur insupportable, des élèves finissant à l’hôpital. C’est que les monocultures voisines sont abondamment arrosées de paraquat : « Ils font ça l’après-midi où la nuit, et le lendemain l’air est irrespirable », signale une directrice d’école ; « on l’a signalé maintes fois aux autorités locales, mais en vain, on est comme David face à Goliath ». Les gens des alentours, enfants en particulier, souffrent de troubles chroniques tels qu’asthme, toux et allergies.

Dans la province de Limôn, sur la côte caraïbe, les quotidiens et massifs épandages aériens sur les plantations de bananiers engendrent de gluantes bruines chimiques : « Chaque fois que l’avion passe, mes yeux brûlent et mes bras démangent », raconte une autochtone examinée par les chercheurs de l’Université du Costa Rica.

Son sang et celui de ses enfants affichent une teneur inquiétante en pesticides dangereux (chlorothalonil, chlorpyrifos, néonicotinoïdes…), aux effets cancérigènes et neurotoxiques. Autres symptômes fréquents chez les sujets de l’étude : nausées et vomissements, vertiges et évanouissements, irritations cutanées et oculaires. La pollution affecte aussi la thyroïde, le développement des fœtus, la fertilité…

De nombreux autres témoignages et analyses, en divers coins du Costa Rica, renforcent le diagnostic : usage intensif de pesticides interdits en Europe et en Suisse, et lourdes conséquences sur la santé des populations. Sans compter les dégâts considérables infligés à la biosphère, la plupart des substances contaminant les eaux et le sol pour des décennies.

« Tout est conforme »…

Confrontées à ces pénibles, mais implacables constats scientifiques, les firmes responsables se défaussent, arguent qu’elles respectent le cadre légal ou nient carrément les faits. Basée en Suisse, Chiquita International prétend ainsi que tous les produits qu’elle utilise au Costa Rica « sont conformes aux régulations standard en matière de sécurité et de qualité » : vu que les régulations standard y sont déficientes, c’est ce qui s’appelle noyer le poison.

Quant aux consommateurs d’Europe et de Suisse, là où des lois strictes interdisent l’usage des poisons dangereux, ils retrouvent les résidus de ces poisons dans les bananes et les ananas du Costa Rica vendus au supermarché, rayon fruits : c’est la cerise sur le gâteau.


Laurent Flutsch. Vigousses (Suisses) 11 oct 2024


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