Comment qu’on irait bien dans un monde pareil ?
Telle est la question de la semaine, qu’on aimerait bien balancer au fond des oubliettes. D’abord un détour par l’humoriste méconnu Michel Barnier. Où trouve-t-il ses trucs et astuces ? On ne sait. Il vient en tout cas d’annoncer que 2025 serait l’année de la santé mentale.
Macron avait dit la même chose, Gabriel Attal avait dit la même chose, tout le monde le dit et le répète depuis des années. Mais ils ne savent pas, les pauvres. Que la psychiatrie de secteur est à l’abandon, que 48 % des postes de psychiatres titulaires, dans les hostos, sont vacants, et surtout que 1,1 million de personnes étaient suivies pour des troubles mentaux il y a vingt-cinq ans, et qu’ils sont plus du double aujourd’hui.
Ah ! Mais pourquoi cette explosion ? Patience.
L’Assurance-maladie, dans un récent rapport, montre que la consommation de psychotropes — le mot désigne aussi bien les hypnotiques que les anxiolytiques, les antipsychotiques, les antidépresseurs et même les « stabilisateurs de l’humeur » — augmente chez les 12-25 ans (1).
En 2023, 936 000 jeunes ont été remboursés au moins une fois pour l’un de ces médicaments. C’est beaucoup, et c’est 18 % de plus qu’en 2019. Or donc, sauf à croire que la terre est plate, il vaut mieux considérer cela comme une alerte.
Hélas, hélas, hélas, le point de vue officiel est, comme si souvent, calamiteux. Assurance-maladie, psychiatres, spécialistes de la santé mettent en avant les conditions du confinement de 2020, autour du Covid. Avant tout. Ou évoquent un meilleur dépistage, et encore la plus grande facilité avec laquelle les jeunes exprimeraient leur détresse. Bien sot serait celui qui nierait de tels facteurs. Mais 60 % d’augmentation des antidépresseurs chez les jeunes entre 2019 et 2023 ?
Un regard sur l’état réel du monde ne sera peut-être pas inutile. Noura Yefsah, chercheuse au Laboratoire dynamiques sociales et recomposition des espaces (Ladyss), lié au CNRS, vient de terminer une étude sur l’écoanxiété, ce trouble psychologique face au déferlement de la crise climatique (2). L’édition 2024 du Larousse note sans émouvoir personne que cette souffrance est une « forme d’anxiété liée à un sentiment d’impuissance face aux problématiques environnementales contemporaines (dérèglement climatique, destruction des écosystèmes, multiplication des catastrophes naturelles, etc.). (Cette peur chronique d’une catastrophe écologique irréversible touche surtout les 18-24 ans.) »
Le travail du Ladyss porte sur 382 étudiants de quatre universités parisiennes, âgés de 17 à 24 ans. Le flip est très impressionnant : 93 % des étudiants de l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne ressentent cette angoisse. Et en moyenne sur les quatre universités, 62 %. Les phrases qui reviennent en boucle auraient de quoi bouleverser tous les agendas politiques. Tous, c’est-à-dire tous. Extraits : « Quel intérêt de suivre des études dans un telfutur ?» ; « À quoi ça sert de faire des études si on ne peut pas vivre sur Terre ? » ; « J’ai la haine pour l’égoïsme de l’homme » ; « Je n’arrive pas à me projeter vers l’avenir incertain. »
L’assureur Maif s’est payé, en novembre 2023, une étude sur — notamment — les liens entre écoanxiété et désir d’enfant (3). 53 % des moins de 35 ans se demandent si, dans ces conditions, il faut prendre la responsabilité de devenir parents. Est-ce que tout cela peut se transformer en une dépression collective majeure ? Ou en immense colère contre des formes politiques incapables de seulement aborder le sujet ?
La Fondation Jean-Jaurès a elle aussi tenté de sonder les angoissés du climat (4). Ce qui domine, c’est la colère. Suivie de peu par la peur et l’angoisse. Extrait : « Je ressens de la colère quand je vois des images de l’Amazonie qui brûle. Je suis en colère contre tout le monde, y compris contre moi quand je me dis que je pourrais aller plus loin, contre mes potes quand je me dis qu’ils pourraient faire plus. Je me dis que ce n’est pas possible, que tout le monde s’en fout. »
Tout le monde s’en fout ? Des crapules, de Le Pen aux imperturbables mélenchonistes, on dirait bien.
Fabrice Nicolino. Charlie hebdo. 16/10/2024
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