[…] La vie de Patrick Drahi, entrepreneur funambule qui a amassé une fortune de 8,6 milliards d’euros (d’après « Challenges ») en jonglant avec les passeports — marocain, français, portugais, israélien, christophien les paradis fiscaux et les emprunts, ressemble à une série Netflix, qui se lit en creux comme l’impossible régulation du capitalisme financier mondialisé.
Mais, aujourd’hui, le patron entrepreneur traverse une tempête, qui pourrait lui coûter une bonne partie de son empire.
D’abord, la remontée des taux d’intérêt a considérablement alourdi ses charges financières. Ensuite, ses sociétés enchaînent les mauvais résultats. Enfin, la galaxie Altice a été profondément déstabilisée après l’arrestation, en juillet 2023 au Portugal, d’Armando Pereira, le bras droit de Drahi et son sabreur de coûts, accusé de « blanchiment, corruption et fraude fiscale ».
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En 1997, Denis Olivennes, qui vient d’être nommé président de Numéricable (alors filiale de Canal+), reçoit ce parfait inconnu : « Quand je demande à Drahi l’objet de sa visite, il me dit… qu’il veut nous acheter ! » A cette époque, personne, en France, ne croit plus au câble.
« Drahi m’explique que tout le monde a tort, que sur la liste des milliardaires américains figurent quatre câblo-opérateurs. Et que, demain, il faudra du haut débit pour faire passer tous les contenus : internet, visiophonie, télévision, films… »
Bien vu: au début des années 2000, à l’image de son héros – le roi américain du câble, John Malone -, l’entrepreneur a non seulement gobé Numéricable, mais aussi consolidé 99 % du câble français !
Il acquiert aussi le câblo-opérateur Hot, en Israël, qu’il lance dans la téléphonie mobile. Nouveau coup d’accélérateur, en 2014 et 2015, quand l’ogre fait 65 milliards d’emplettes, avalant coup sur coup SFR (au nez et à la barbe de Martin Bouygues), Portugal Telecom, les câblo-opérateurs américains Suddenlink et Cablevision, puis RMC et BFMTV.
Pendant cette période dorée, les banquiers du monde entier se battent pour lui prêter des sommes folles et les grands fonds anglo-saxons s’arrachent ses obligations. En 2021, Drahi a même failli s’offrir l’opérateur de satellites Eutelsat…
« TORTURER » SES SOCIÉTÉS
Mais voilà : le nouveau tycoon a construit l’intégralité de son groupe à coups de rachats avec effet de levier financier ou LBO (leveraged buy-out). C’est-à-dire qu’il emprunte la quasi-totalité de la somme nécessaire à l’achat de sa société cible, à laquelle il impute la dette, qu’il rembourse ensuite avec les profits générés. « Réussir un LBO suppose une exploitation performante, explique un expert. Une gestion trop brutale peut au contraire démolir les entreprises. »
Or Drahi est réputé pour tirer au maximum sur la corde de la dette puis « torturer » ses sociétés pour qu’elles crachent du cash-flow.
Selon cet ancien cadre de Numéricable, « il flirtait toujours avec la ligne rouge, notamment en matière comptable. Il exigeait toujours plus de résultat, tout en affichant du dédain vis-à-vis de tous les partenaires, particulièrement les salariés et les fournisseurs. » Lors de la première rencontre avec les représentants syndicaux, « Patrick Drahi les a carrément traités de « blaireaux »! » s’indigne Bernard Cottin, alors PDG de Numéricable, qui avait organisé la réunion.
Même scénario, à partir de 2014, chez SFR, où 55 responsables ont été remerciés, vingt-quatre heures après le rachat. Une opération « dégraissage » assumée, en 2015, devant les députés : « SFR, c’était la fille à papa. Elle dépensait mais ce n’était pas elle qui payait les factures. Sauf que le papa a changé. Et moi, ma fille ne fait pas comme ça… » Les effectifs de l’opérateur sont divisés par deux en dix ans, des services délocalisés, tous les contrats fournisseurs durement renégociés… et les PDG valsent avec des parachutes dorés !
Cela passe en période de croissance, mais aujourd’hui, la « fille » souffre. Depuis 2022, SFR a perdu quelque 2 millions de clients, ce qui lui vaut de ses concurrents le sobriquet de « donneur universel ». La société vaut à présent moins que sa dette. Pour enrayer sa glissade sur un marché ravagé par la guerre des prix, sa marque RED contre-attaque avec des forfaits à prix cassés.
Certes, avec 26 millions d’abonnés (dont 19,6 millions sur le mobile), SFR reste le très rentable numéro deux du secteur, derrière Orange. Mais l’arrestation d’Armando Pereira, dans le cadre du scandale « Picoas », a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Car le Portugais, big boss officieux de SFR, est accusé de s’être enrichi aux dépens de l’opérateur via des sous-traitants complices. « Seuls 2 % des achats d’Altice en France et 5 % au Portugal étaient liés à des sociétés de l’affaire Picoas, minimise Arthur Dreyfuss, le PDG d’Altice France. Ces liens-là ont été immédiatement coupés, les cadres et les sous-traitants mis en cause sortis. » Pour redonner confiance et valoriser la transformation en cours chez SFR, Arthur Dreyfuss et Mathieu Cocq, le patron de l’opérateur, ont dévoilé aux salariés, le 16 octobre, une initiative de remobilisation interne baptisée « SFR Imagine ». « On espère maintenant que l’on va pouvoir fonctionner normalement et se redresser », commente Olivier Lelong, délégué syndical CFDT.
Aux États-Unis, la situation est pire : les actions d’Altice USA, qui supporte aussi 25 milliards de dollars de dettes, ont chuté de 93 % depuis l’introduction en Bourse, en 2017. Patrick Drahi « est grillé », a même commenté son ancien mentor John Malone.
L’entrepreneur ne semble pourtant pas abattu. […]
Quand on lui demande quel est son moteur, Drahi répond « la croissance ». […] … sa fortune personnelle, qui se lit comme un inventaire à la Prévert du luxe. Les « DrahiLeaks » (des milliers de documents piratés, analysés en 2022 par un consortium de journalistes de Blast, Street-Press et Reflets) mentionnent un yacht immatriculé aux îles Caïmans et domicilié à Malte, sept chalets à Zermatt, deux villas à Cologny (Genève), un appartement à Manhattan, un somptueux domaine caribéen à Saint-Christophe-et-Niévès.
Sans oublier une collection d’oeuvres d’art (évaluée à plus de 750 millions d’euros) signées Picasso, Magritte, Bacon, Chagall, Dubuffet, Giacometti, Léger, Vasarely et Kandinsky. Il a même récemment acheté deux tours de 25 étages sur le front de mer de Tel Aviv, où l’on peut à l’occasion le croiser, au petit matin, à vélo et en tongs.
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Dominique Nora. Nl Obs (Extraits) . N° 3135. 24/10/2024
En plus il sait qu’israel ne le livrera pas à la justice en cas de condamnation. Tout comme Carlos Ghosn au Liban. Drahi c’est le roi de la cavalerie.