Chaque jour, devant les magistrats de la 11ᵉ chambre correctionnelle de Paris, Marine Le Pen défend les contrats controversés d’assistant·es parlementaires européens du Front national (FN, devenu Rassemblement national, RN, en 2018) et ceux qu’elle a signés lorsqu’elle était à Strasbourg et Bruxelles.
Pour l’accusation, les changements de contrats au sein du parti d’extrême droite ressemblent à un jeu sans fin, où les assistants changent d’employeur du jour au lendemain sans choix, et où les députés européens signent les contrats imposés par le parti pour que le Parlement européen couvre le plus de salaires possible.
Ce « système » frauduleux décrit par les juges d’instruction et le parquet évoque irrésistiblement les affaires d’emplois fictifs déjà jugées, comme celle du RPR à l’époque Chirac-Juppé, puis l’affaire Fillon, ou encore celle des assistant·es parlementaires du MoDem.
De ce fait, pour contredire le soupçon de détournements de fonds publics qui pèse aujourd’hui sur le RN et ses dirigeants, les arguments en défense qui sont invoqués avec indignation dans le prétoire ne semblent pas très neufs, ni très pertinents.
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Quid, par exemple, du contrat d’assistante parlementaire obtenu par l’assistante personnelle et historique de MLP, Catherine Griset ? « Elle fait beaucoup de choses pour moi, elle reçoit les courriers, elle y apporte des réponses », elle a la « haute main » sur la boîte mail et sur l’agenda de la patronne. « Ce qui n’est pas une mince affaire », ajoute Marine Le Pen, accoudée au pupitre.
Elle est toutefois incapable de prouver la réalité du boulot. Sans compter que Catherine Griset n’a pas été vue souvent à Bruxelles ni à Strasbourg : entre octobre 2014 et août 2015, elle n’a passé que 740 minutes sur son lieu de travail ! A la même période, en revanche, elle figurait en bonne place dans l’organigramme du FN, comme « cheffe de cabinet ». L’ex-candidate à la présidentielle balaie tout avec cet étonnant argument : l’organigramme « ne donne aucune légitimité, ne veut rien dire ».
Après avoir tenté de justifier le travail effectué par une Catherine Griset elle-même peu convaincante, au cours de l’audience du lundi 14 octobre 2024, Marine Le Pen a continué de ferrailler sur les autres contrats mardi 15 et mercredi 16 [10/2024]. Ainsi, le tribunal est prié de croire que Micheline Bruna, l’assistante historique de Jean-Marie Le Pen à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), était en fait une assistante européenne « mutualisée », au service des trois députés européens de l’époque (Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen et Bruno Gollnisch), pendant quelques mois de l’année 2012.
Micheline Bruna le dit elle-même d’une petite voix. Mais elle a été ballotée plusieurs fois d’un employeur à l’autre, sans changer de tâche pour autant.
« Le bureau de Jean-Marie Le Pen était à Montretout, j’y habitais, et c’est là que nous avions nos réunions de députés européens avec Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnisch », expose Marine Le Pen, impavide. « Je ne vois pas comment on aurait pu s’organiser sans mutualisation. Micheline Bruna travaillait pour Jean-Marie Le Pen député européen, Bruno Gollnisch député européen, et Marine Le Pen député européen », martèle l’ancienne candidate à l’élection présidentielle. Le hic, c’est qu’aucune trace de ce travail-là n’a pu être retrouvée ou apportée. « Vous vous attachez aux pourcentages, moi je dis qu’elle travaillait pour nous trois, et qu’elle pouvait être payée indifféremment », soutient Marine Le Pen avec aplomb.
Dans une curieuse formule, l’ex-présidente du RN tente de s’exonérer des questions de basse intendance. « On est dans la théorie de l’autorité apparente, les gens pensent que parce que vous êtes présidente vous décidez de tout. Ce n’est pas moi qui décidais de la répartition des assistants, c’est une question qui était dans la main des comptables », lâche-t-elle.
Or c’est justement la thèse de l’accusation, celle d’une répartition des assistants faite au sein du parti, avec le trésorier, en fonction de l’enveloppe disponible de chaque député européen.
Comme si ces sommes étaient fongibles, et à l’entière discrétion du parti.
[…] Guillaume L’Huillier, un de ces salarié comme assistant parlementaire de Marine Le Pen de 2009 à 2011, alors qu’il était le directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen à Montretout (Hauts-de-Seine), est interrogé. Maladroitement, l’intéressé assure qu’il s’est trompé dans ses premières dépositions faites aux enquêteurs, et qu’il n’est en fait devenu directeur de cabinet qu’en 2011, l’année même durant laquelle Jean-Marie Le Pen quitte la tête de son parti pour ne garder qu’un titre honorifique de président d’honneur, avec moins de travail à effectuer.
Qu’importe si le précédent « dircab » était parti en 2009, et que les organigrammes du parti attestent de son remplacement cette année-là par Guillaume L’Huillier. « Un organigramme, ce n’est que de la communication, c’est pour la presse. Et directeur de cabinet, c’est juste un titre », tente celui-ci.
« Mais vous n’apparaissez nulle part comme assistant parlementaire, c’est honteux d’être assistant parlementaire ? », demande la présidente du tribunal. Rires dans la salle.
[…]
Commencé le 30 septembre 2024, le procès doit reprendre lundi 21 octobre, et s’achever fin novembre.
[qui parle d’engorgement de la justice, qui parle de la lenteur de la justice. MC]
Michel Deléan. Mediapart. Source (Courts extraits)