… entre la société et les « élites » et ça gronde !
« Un président désavoué à trois reprises continue à jouer son rôle « jupitérien », sans tenir compte des demandes sociales et sociétales »
Un pays de droite ou en voie de droitisation ? C’est la « petite musique » du moment. Forte de cette partition qu’elle a composée, une classe de dirigeants conservateurs s’estime seule légitime à exercer le pouvoir.
Professeur de sociologie politique, spécialiste des comportements électoraux et politiques, Vincent Tiberj fait entendre, dans La Droitisation française (éd. PUF), un air dissonant : des citoyens de plus en plus éduqués, ouverts, tolérants, mais un silence électoral grandissant, et la voix des urnes de moins en moins représentative. Tous les éléments d’un bouillonnement sociétal que cette caste gouvernante serait bien inspirée d’entendre aussi.
- Quel est le point de départ de votre analyse ?
Je travaille depuis une vingtaine d’années sur les questions de valeurs culturelles, de demandes socio-économiques, sur le renouvellement générationnel, l’ouverture à la diversité, et leurs conséquences en termes de relation à la politique et au vote.
Or ce que je constate dans mes recherches ne transparaît pas dans de nombreux médias, qui ne cessent de proclamer la « crise de notre modèle d’intégration ». Notion qui devrait au moins être interrogée, quand on observe la progression des enfants d’immigrés en termes de diplômes, de revenus, de position dans la société.
Au lieu de quoi un récit sécuritaire obsessionnel s’impose, porté par ce que j’appelle les « voix de la droitisation », qui clament que jamais le pays n’a été aussi à droite.
Parler de droitisation signifie que des valeurs conservatrices, que l’on se doit de définir, deviennent dominantes dans la société, et qu’elles émanent des citoyens.
Or ce n’est pas le cas. Quand on réunit les enquêtes sociopolitiques qui existent depuis les années 1970, avec des séries de questions qui ont été reposées régulièrement, on constate combien la société a progressé sur toutes les questions culturelles, mais aussi sur le terrain socio-économique. Entre ce que disent ces enquêtes et le bruit de fond médiatique, il y a divergence.
- Pourquoi ?
Beaucoup de responsables politiques et d’experts de plateaux télé sont des ventriloques.
Ils font parler les citoyens : « Les Français pensent que… Les Français disent que… » Mais quels Français ont-ils rencontrés ?
Une multiplicité de signaux peut être interprétée comme la volonté des Français : messages sur les réseaux sociaux, sondages d’opinion… Or il faut avoir conscience que les sondages peuvent être des éléments de fabrication de l’opinion, comme le soulignait Pierre Bourdieu dès les années 1960.
L’angle des questions fera basculer un nombre conséquent de gens d’un côté ou de l’autre. Sur l’immigration, on connaît les questions qui permettent de conclure que les Français sont racistes — ou bien qu’ils ne le sont pas.
Et quand un institut de sondage, CSA, qui appartient à la galaxie Bolloré, se met à interroger la notion de « grand remplacement » en février 2022, on sait que le sondage, destiné à la chaîne CNews, vise à imposer ce concept, jusque-là ignoré des Français.
- Vous mobilisez beaucoup d’enquêtes…
Certes, et je préfère celles menées par des enquêteurs posant en direct de vraies questions à des gens qui réfléchissent à leurs réponses. Car avoir un enquêteur en face de soi n’empêche pas d’exprimer des opinions conservatrices, mais contraint à prendre au sérieux les questions posées.
A contrario, nous ignorons les conditions de réalisation des sondages par Internet, aujourd’hui majoritaires. Ainsi, la théorie du genre, le wokisme, le grand remplacement sont des notions prisées de la galaxie Bolloré.
Le baromètre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a mis à l’épreuve ces concepts en demandant aux Français s’ils les connaissaient. Seule une très petite minorité en avait entendu parler.
Poser une question en postulant que les gens savent de quoi vous parlez, c’est faire une erreur méthodologique majeure: quand la possibilité de répondre « je ne sais pas » n’existe pas, la procédure d’interrogation est biaisée.
- C’est ainsi que s’est installé le « conservatisme d’atmosphère » que vous évoquez ?
Quand on est membre d’un champ intellectuel, médiatique, politique, il est normal d’essayer d’imposer sa manière de penser. Un acteur politique a tout intérêt à ce qu’une campagne électorale se joue sur son terrain.
Vous êtes Marine Le Pen, vous serez ravie que la campagne parle d’immigration et d’insécurité, c’est votre domaine, ce qu’en sociologie politique on appelle « issue ownership » — le fait d’être « propriétaire de ses enjeux ». […]
- Donc il y a bien droitisation ?
Des urnes oui, mais pas du pays. Ce qui s’explique par ce que j’appelle une « grande démission ». Pendant longtemps, citoyen et électeur, c’était la même chose — les abstentionnistes étaient considérés comme des absents, sans avis. Il n’est plus possible de penser ainsi, car le rapport au vote des générations nées après le baby-boom, et surtout des milléniaux [nés dans les années 1980 et 1990], est intermittent.
Ils se situent moins que leurs aînés sur l’axe gauche-droite et se sentent rarement proches d’un parti. Ce désarrimage touche les catégories populaires — aux européennes de juin, 56% des ouvriers ne se sont pas déplacés —, mais aussi les diplômés de l’enseignement supérieur.
Ces décrocheurs ont des valeurs, souvent des engagements dans des associations, des groupes Internet, des ONG, mais ils remettent en cause la culture du vote, la délégation à des élus. Seules restent arrimées aux urnes les générations du baby-boom et, parmi elles, leur segment le plus conservateur. Les urnes sont donc de moins en moins représentatives de l’ensemble du corps des citoyens. […]
- À la fin, c’est la droite qui gagne…
Et on entre en terra incognita. Si [le Premier ministre] Michel Barnier doit donner des gages au Rassemblement national, les dégâts risquent d’être considérables. Car je reste convaincu que les idées de gauche sont plus répandues que celles de droite dans une société jeune et de plus en plus diplômée — mais encore faudrait-il que ces générations votent.
[…] [Macron] est le miroir d’une partie de la classe politique qui se pense rationnelle, compétente, et qui nie aux autres le fait de l’être. Aux autres, c’est-à-dire à des citoyens qui n’ont jamais eu autant de capacité à comprendre, une capacité qui s’accroît au fil du renouvellement générationnel.
Propos recueillis par Vincent Rémy. Télérama (Extraits) n° 3898. 25/09/2024
Un très bon article qui rassure et résume bien la situation.
merci Jean-Marc, pour ton commentaire. Amitiés. Michel