La France rurale et les milieux populaires sont absents des médias ?
La journaliste Nora Hamadi leur ouvre le micro sur France Culture et relaie leur parole à la télé. Avec conviction, dans l’intérêt de la démocratie.
Nora Hamadi est désormais le vendredi soir aux manettes de Douce France pour tendre le micro à « la France aigre-douce », qui galère, mais sait vivre heureuse. À la télé, l’ancienne « Madame Europe » d’Arte ferraille régulièrement, avec éclat, sur les plateaux des chaînes info.
Elle assume le grand écart médiatique, espérant que d’autres s’essayent à cette souplesse. Si elle refuse de fréquenter le comptoir de CNews, elle tient à porter, face aux commentateurs hors-sol et aux hérauts de l’extrême droite, la parole de ceux qui ne l’ont pas.
Elle les connaît depuis son enfance et les rencontre au gré des ateliers d’éducation populaire qu’elle donne depuis plus de quinze ans. Sur les deux fronts du terrain et des plateaux…
« Sur France Culture, je confronte la parole des puissants à ce que vivent les gens qui ont les pieds dans la glaise. Les classes populaires ont droit à un traitement médiatique normalisé, à part entière. Les personnes qu’on interviewe ordinairement sur la drogue ou les violences devraient être des interlocuteurs légitimes pour des sujets sur les vacances, la rentrée ou la culture ! On va garder cet esprit dans Douce France, pour continuer à faire entendre ces voix. Car sinon, où existent-elles ?
Ces sujets considérés comme périphériques ne sont pas prioritaires pour les chaînes.
On les dit pas assez vendeurs ou trop larmoyants. J’ai l’impression que ce qui peut exister chez les Belges, les Suisses ou les Canadiens n’est pas possible dans le PAF français. On a un problème de prise de risque, et on cherche à contrôler la parole citoyenne quand elle est conviée sur les plateaux.
Les gens sont castés en fonction de l’attente d’un diffuseur ou d’un producteur, pas en fonction de la réalité. Celui ou celle qui décide que telle ou telle personne est légitime pour parler à l’antenne détient un pouvoir énorme.
Qu’en fait-on, de ce pouvoir ? Il nous faut renverser ce rapport de force médiatique, qui devient insupportable. Les gens manifestent, ils écrivent sur les réseaux sociaux, ils jouent le jeu en allant voter, encore une fois en juin dernier. II est urgent de les écouter ».
Affronter l’extrême droite sur les chaînes info
Comment recréer du commun entre les auditeurs de France Culture et les gens qui ne regardent que BFM ? Comment faire pour que médiatiquement les gens se croisent et sortent de leurs bulles ? Occuper les plateaux dominés par les éditorialistes est une urgence démocratique. Je ne suis pas dupe : je participe à une société du spectacle qui peut être délétère, mais j’y porte un contre-récit face à des commentateurs qui tiennent des propos stigmatisants, si ce n’est racistes.
J’essaie de redonner quelques éléments de réalité. Rappeler au cœur d’un débat sur l' »assistanat » ce que veut dire vivre avec 680 euros par mois ou dans un appartement à 11,5 °C l’hiver, c’est important.
Une bataille culturelle est en cours, avec des acteurs réactionnaires extrêmement puissants. Ces derniers mois, j’ai assisté au tsunami d’invités d’extrême droite sur BFM. J’ai passé des heures à débattre avec des gens qui, en somme, disent que ma place n’est pas ici, pas dans ce pays. Je suis toute seule, souvent face à trois contradicteurs et à un présentateur aux abonnés absents.
Le mélange des genres est complet, avec des éditorialistes qui parlent comme des porte-parole politiques et inversement, ce qui est dangereux.
Les chaînes ont une responsabilité folle dans la fragilisation du débat démocratique. Certains sont dans un stand-up permanent, dans le jeu du clash, comme si rien n’avait d’importance. Or, leur petite musique raciste et xénophobe a une incidence sur le réel, sur l’attitude des gens à l’égard de leurs voisins non blancs, par exemple.
Cette sur-représentation de l’extrême droite produit un effet de loupe trompeur. L’intelligence collective, la capacité à s’entendre malgré les divergences existe sur le terrain, à l’opposé des logiques de polarisation mises en avant à l’antenne.
On a tout intérêt à retrouver de la douceur et du calme, et cette douceur existe dans des villes gérées par des coalitions politiques qui fonctionnent.
Propos recueillis par Élise Racque. (Extraits) Télérama. 04/09/2024