… selon la « volonté de Môssieur » Bolloré [et son groupe] en étant actuellement le seul grand financeur de projets cinématographique, il a le pouvoir de permettre ou non la réalisation d’un bon nombre de films français. En sommes-nous bien conscients ?
Le milliardaire conservateur, aux méthodes brutales, n’est guère contesté par la grande famille du septième art. Producteurs, réalisateurs et comédiens savent combien ils dépendent financièrement de sa filiale Canal+
Sur Instagram, sa colère a explosé.
Percutée par le score du Rassemblement national au premier tour des élections législatives, la chanteuse Zaho de Sagazan lui a laissé libre cours : « Diabolisation de la gauche et dédiabolisation de l’extrême droite par les médias depuis des semaines, absolument immonde », a-t-elle posté, assorti d’une dédicace à l’as des as dans ce registre, sur C8 et Europe 1 : « Gros, mais vraiment gros gros fuck à Cyril Hanouna. » Aussi sec, la voilà déprogrammée d’Europe 1, Europe 2, RFM !
Tout aussi sec, 600 artistes, indignés par cette censure, adressent une lettre ouverte au propriétaire de ces radios : « Monsieur Bolloré […] Nous refuserons toujours de nous laisser intimider par ce genre de pratiques. » Parmi eux, 5 % seulement représentent le cinéma : Elodie Bouchez, Judith Chemla, Anna Mouglalis, Juliette Binoche, Ariane Ascaride et quelques autres.
Autocensure
Une surprise ? Pas vraiment.
Il y a un an, ils n’étaient pas si nombreux à pétitionner contre l’extrême droitisation imposée par le milliardaire à son « Journal du dimanche ». Et ne se sont guère mêlés aux voix qui exhortaient l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, à priver ses chaînes C8 et CNews de leur licence de diffusion. Car ces acteurs et producteurs de cinéma font partie, à travers Canal+ qui finance leurs longs-métrages, du même empire médiatico-culturel : Vivendi.
Facétie du capitalisme, Canal+, la brique fondatrice de cet empire, née à gauche par la volonté de François Mitterrand, est tombée dans le bec d’un milliardaire qui défend un agenda politique conservateur. Comment mesurer l’ampleur de l’autocensure générée par cette situation ? Dans ce groupe où une parole trop libre peut se payer cash, le cinéma, en tout cas, redécouvre le muet.
Le 15 avril dernier, Jamel Debbouze converse tout guilleret sur France-Inter. « Les gens adorent cohabiter ensemble », jubile-t-il, et la représentation des Blacks et des beurs « n’est plus un sujet alors qu’on s’acharne à nous expliquer que c’en est un ». Va-t-il désigner ceux qui s’acharnent, de CNews à Europe 1 ? Non car il est venu promouvoir sa série « Terminal » financée par un autre tentacule du groupe, Canal+. Alors, quand la journaliste le branche sur la métamorphose de cette chaîne, il se raidit : « Je vois tout à fait où vous voulez en venir. Vous savez, nous, on est des troubadours, on arrive sur un plateau, on fait notre travail, on espère que ça touchera le plus grand nombre et on rentre chez nous. » Yeux clos, oreilles bouchées, bouche cousue. […]
Pour monter un film, avoir ou pas Canal avec soi, c’est le jour ou la nuit, car c’est sa présence dans le tour de table qui déclenche les autres participations. « Canal a un pouvoir de vie ou de mort sur les projets égaux ou supérieurs à 3 millions d’euros », estime un professionnel.
Son emprise s’est renforcée au fil du temps.
En avril, la chaîne a absorbé OCS, créée par Orange, dans laquelle les producteurs trouvaient jusque-là une alternative. En façade, OCS garde un comité de sélection et un budget, mais personne ne l’imagine pleinement autonome. Quant aux espoirs placés par la profession dans les plateformes américaines, ils ont été douchés. Elles préfèrent mettre leur argent dans des séries.
Dès lors, quel kamikaze oserait attaquer « Bolloréland » ? Un journaliste, un écrivain, un chanteur peut claquer la porte et aller chez ses concurrents. Mais aucun acteur ou réalisateur ne peut risquer un boycott de Canal.
Il n’y a donc pas, dans ce monde, d’équivalent à Zaho de Sagazan, artiste au sommet qui ose flinguer le système Bolloré auquel appartient pourtant sa maison de disques Universal. Ni aux César ni à Cannes, personne n’évoque l’éléphant dans la pièce (au sens figuré, car l’intéressé ne va ni aux avant-premières ni aux cérémonies).
L’an dernier, en recevant sa palme d’or pour « Anatomie d’une chute », la réalisatrice Justine Triet avait transformé Cannes en tribune politique, critiquant le gouvernement et la réforme des retraites. Mais pas un mot sur la droitisation du débat public portée par les médias Bolloré.
Depuis cette récompense et son oscar du meilleur scénario partagé avec son compagnon Arthur Harari, Canal+ a fait d’elle son étendard, rappelant l’avoir toujours soutenue depuis son premier court-métrage. Ce ne sont pas (que) des éléments de langage : Maxime Saada est un cinéphile sincère doublé d’un amoureux des talents avec lesquels, en dépit de tout, il a su garder une relation privilégiée.
Mais le couple Triet-Harari lui a toutefois signifié ses réserves, en signant, en juin 2023, la pétition clamant : « « Le JDD »[…] ne peut devenir un journal au service des idées d’extrême droite. » […]
Emprise économique
Si beaucoup la bouclent, c’est aussi que le milliardaire n’a pas subverti le cinéma comme il l’a fait pour ses médias ou l’édition, chez Plon ou Fayard par exemple.
Certes, ce catho réac avait refusé en 2015 le projet « Grâce à Dieu », une histoire de pédophilie dans l’Église, et ce veto reste un marqueur : « Avons-nous la faculté de choisir de ne pas financer un film de François Ozon ? Il me semble que oui, s’était agacé Saada devant les députés en février. Canal a financé tous ses autres films, les précédents et les suivants. » Avouant ainsi que le problème résidait bien dans le sujet.
Mais les observateurs retiennent surtout la coproduction, avec le Puy du Fou, de « Vaincre ou mourir », épopée sur les guerres de Vendée : la galaxie Bolloré a couvert, selon le site économique L’Informé, 30 % de son budget, contre 16 % habituellement. « C’est un film de propagande qui restera marginal, anecdotique et objet de dérision, analyse un ancien de la maison. Bolloré a une capacité de censure mais il ne sait pas encore susciter des œuvres capables de porter son projet politique. »
À quelques exceptions près, l’emprise est — à ce jour — moins éditoriale qu’économique. Canal+ est l’artère fémorale du cinéma français. Et pour que ses obligés ne l’oublient jamais, le groupe éprouve régulièrement leur loyauté.
En 2017, 2018 et 2019, sa contribution à la filière avait fondu, significativement et sans explication. Cela aurait perduré si, dans un syndicat professionnel, un spécialiste qui tient à son anonymat n’avait pas découvert comment la chaîne les grugeait : elle avait changé en douce un mode de calcul. Le CSA (devenu Arcom) l’a sommée de restituer 40 millions, un montant semble-t-il très inférieur à celui qu’aurait dû empocher le secteur. Les dupés se sont contentés de ce coup d’ardoise magique.
Canal+ ne manque pas d’imagination non plus pour rappeler qui est le chef.
En 2021, elle a décrété que si Netflix ou Amazon menaçaient son statut de diffuseur exclusif des films récents, elle se vengerait sur les producteurs en leur sucrant 50 millions d’euros.
« Le cinéma est son otage, il n’a rien dit contre cette clause punitive tournée contre lui. Du jamais-vu ! », remarque un dirigeant de l’audiovisuel public.
Tout cela, l’une des productrices les plus éminentes à l’heure actuelle le sait. Mais, nous dit-elle, « vous oubliez que sans Canal, il n’y a plus de cinéma français. En réalité, nous dépendons l’un de l’autre ».
Simplement, le premier finit toujours par circonvenir le second, en témoigne l’anecdotique, mais édifiante organisation des César, racontée par un témoin : « Bolloré voulait coûte que coûte les accueillir à l’Olympia, qui appartient à Vivendi. Les organisateurs tenaient, eux, à rester Salle Pleyel ou au Théâtre du Châtelet, bien plus chics à leurs yeux ! Eh bien, les César sont désormais à l’Olympia !
Véronique Groussard. Le Nouvel Obs (Extraits). N° 3125. 15/08/2024
On a eu hier soir sur C8 un film typique Bolloré Marie de Nazareth, une bondieuserie pleine d’erreurs avec un Joseph plus italien du nord que palestinien.
Et dans série la télé et le ciné Bolloré ce soir sur C8 Fatima, encore une bondieuserie sur une apparition au Portugal
Personne n’est obligée de regarder les bondieuseries diffusées sur C8.
Pour notre part, ayant banni cette chaîne, je ne puis faire de commentaires qu’à travers ce qui est écrit à droite, à gauche.
Michel
Je crois que ça montre ce que Bolloré veut imposer. Je ne regarde pas C8 mais j’achète chaque semaine le programme de la TNT
On va finir par regretter encore plus l’ORTF, ses journalistes, ses producteurs, ses émissions phares..