Imagine-t-il à cette heure-là à quel point ses propos sont prémonitoires ?
Quand Raphaël Glucksmann monte sur l’estrade de La Bellevilloise dimanche 9 juin à Paris pour son discours de troisième homme du scrutin européen, il a beau avoir le poing levé et la main sur le coeur, le candidat de Place publique et du Parti socialiste sait qu’avec l’extrême droite à 40 % des suffrages, il est difficile de crier victoire. « Je n’ai pas l’âme à la fête », dit-il sous les « On est fiers de toi, Raphaël ! » scandés par ses partisans.
Il est 20h30 et, à peine trente minutes plus tard, les 13,8 % enregistrés par la liste qu’il a conduite, soit 7 points deplus qu’en 2019, sont balayés : le président de la République annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. « En quinze secondes, on est entrés dans un autre monde, se désole un proche. Ça devait être sa soirée et badaboum, il se prend un camion dans la figure. »
Entre deux duplex, où il n’est plus question que d’union pour empêcher le Rassemblement national (RN) d’accéder à Matignon, Raphaël Glucksmann prend à témoin les journalistes qui le cernent, comme pour mieux exorciser sa propre incompréhension : « Vous voyez par qui nous sommes gouvernés… »
La nuit se révèle courte et tout sauf festive. « Personne ne va dormir ce soir », lâche le député européen en quittant les lieux. Jusqu’à 4 heures du matin à son siège de campagne près de la place de la République, il tente de dessiner avec Olivier Faure, premier secrétaire du PS, et leurs équipes respectives, la gauche d’après, celle qui évitera au pays d’être gouverné par le RN. Des divergences apparaissent aussitôt entre les deux élus. Avec quels alliés ?
Quelles idées ? Quelle personnalité pour les porter et occuper le fauteuil de Premier ministre en cas de victoire aux législatives des 30 juin et 7 juillet ? Fort de son score, le nouvel espoir de la social-démocratie entend peser. Il ne veut pas d’alliance avec les insoumis de Mélenchon et défend mordicus sa ligne proeuropéenne. Doit-il la porter lui-même et s’improviser capitaine d’une campagne nationale ? L’hypothèse n’a jamais fait partie de ses plans.
L’essayiste se retrouve pris de court par la mécanique des partis et la nécessité urgente d’une union à gauche. Toute la nuit de dimanche à lundi, Olivier Faure échange avec la patronne des Verts, Marine Tondelier. Qui, elle-même, discute de son côté avec l’insoumis Manuel Bompard. Une nouvelle alliance se met sur les rails. François Ruff in lui a même trouvé un nom, « le Front populaire », qui rappelle cette grande coalition des gauches née en 1934 face au danger fasciste.
La formule fait aussitôt florès. Vingt-quatre heures plus tard, sur le plateau de France 2, Glucksmann tente de faire entendre sa voix et pose ses conditions : pas question d’abandonner son cap, la gauche doit afficher son soutien indéfectible à l’Ukraine et à la livraison d’armes, refuser la brutalisation des débats et, pourquoi pas, se ranger derrière l’ancien patron de la CFDT Laurent Berger – qu’il a sondé avant de lâcher son nom, sans se voir opposer un refus immédiat. Mais sa position est compliquée : comment faire fructifier son capital politique sans apparaître désormais comme un diviseur à gauche ?
La dynamique d’union est lancée et les partis ont la main : lundi io juin au soir, Marine Tondelier, tout sourire, annonce qu’un accord est en bonne voie, avec des candidats uniques de la gauche et des écologistes dans toutes les circonscriptions. Qui l’aurait cru encore quelques heures plus tôt ? « Front populaire ! » scandent déjà des jeunes au balcon de la patronne des écolos. « C’est une alliance de crise politique », estime Sophie Taillé-Polian, députée Génération.s qui en sera l’une des porte-parole.
Quelques grandes mesures
Comment un tel attelage a-t-il pu voir le jour en quelques heures, après une campagne passée à s’échanger des noms d’oiseau ? Pendant des semaines, les insoumis ont renvoyé aux Verts la responsabilité de la désunion, ont traité Glucksmann d’« Hollande d’Instagram » ou le député PS Jérôme Guedj de « délateur ». « Jean-Luc Mélenchon met le feu à la plaine chaque matin », a même déploré un jour à la radio Olivier Faure.
Dans leur premier communiqué, les insoumis insistent sur les points non négociables à leurs yeux : retraite à 6o ans pour tous, sortie du nucléaire, fin du génocide en cours à Gaza… Autant de termes ou d’horizons pas forcément partagés par leurs partenaires. Au cours de la campagne, l’idée de deux gauches irréconciliables a repris du poil de la bête.
Mais dans les états-majors, tout le monde a compris que l’heure n’était plus aux éternelles disputes. Le RN est aux portes du pouvoir. Et les calculs ont été vite faits. Pour survivre politiquement et économiquement (les financements publics des partis dépendent des résultats aux législatives), les gauches ne peuvent pas se présenter en ordre dispersé. C’est à ce prix qu’elles peuvent se qualifier pour le second tour, faire réélire leurs sortants et gagner de nouveaux députés.
A ce prix aussi qu’elles peuvent espérer empêcher le RN d’être demain aux manettes, en imposant à Macron, qui sait, une cohabitation avec la gauche. Sur le fond, écolos, socialistes, communistes, insoumis, s’accordent sur quelques grandes mesures : taxation des superprofits, remise en question de la réforme des retraites et de l’assurance-chômage, indexation des salaires sur l’inflation, hausse des rémunérations des fonctionnaires…
Si le rapprochement va si vite, c’est aussi parce que plusieurs d’entre eux discutaient déjà de l’après-9 juin depuis des semaines. Des figures de la société civile, emmenées par l’économiste Julia Cagé et son mari Thomas Piketty, préparaient un appel à une candidature unique à la présidentielle. Le chef du PS, la patronne des Verts et les « insoumis des insoumis », critiques de la ligne Mélenchon comme Clémentine Autain, avaient topé sur le principe.
Ils devaient même participer à une soirée dans une salle de Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Puis organiser un grand tour de France des idées pour nourrir leur programme. Le canal historique de La France insoumise (LFI) avait été tenu à l’écart. Après l’annonce de la dissolution, il a fallu réécrire le texte et composer avec eux. L’heure n’était plus au divorce.
François Ruffin, qui s’avance de plus en plus vers une candidature présidentielle, n’en voulait pas. Pas question pour lui ou Clémentine Autain d’acter une rupture avec Mélenchon ni de couper les ponts avec la base LFI. Difficile de se passer de ce socle qui a encore récolté près de 10 % des voix aux européennes, calcule l’ancien journaliste. « Il ne veut pas apparaître comme un traître et souhaite devenir un élément central de l’union à gauche », analyse un socialiste.
Quant à la direction des insoumis, elle a compris qu’elle n’avait pas intérêt à se laisser marginaliser par une union de la gauche qui avancerait sans elle. Quitte à en rabattre ? En 2022, les insoumis avaient imposé leur mot d’ordre, « Mélenchon à Matignon ». Que diront-ils cette fois ?
Alors, la Nupes, c’est reparti ? Ou rejoue-t-elle « Embrassons-nous, Folleville » ?
Pour Raphaël Glucksmann, la pilule est dure à avaler. Dans cette campagne, lui et les siens ont été choqués par les méthodes des insoumis le campant en soutien de Netanyahou : « Je vois bien l’imaginaire qu’il y a derrière », confie-t-il début avril au « Nouvel Obs », citant les tonnes de messages antisémites reçues sur les réseaux sociaux.
Il a aussi été marqué par son évacuation d’une manifestation du 1er Mai à Saint-Etienne, hué par des jeunes communistes et des militants LFI : « Ils nous ont encerclés en hurlant avec des mégaphones : « social-traître », « tu faisais quoi en Géorgie ? », « c’est pas ta terre ici, sale sioniste »… Il y avait de la haine pure », raconte une proche, présente ce jour-là. Un autre membre de sa garde rapprochée commente : « Les insoumis importent dans l’espace de gauche des affects réactionnaires. C’est une bulle; le 9 juin, il faudra la faire péter. » Raté.
Un allié encombrant
Mélenchon est toujours dans le jeu. Ceux qui rêvaient dç lui faire la peau le soir des européennes, ceux qui pensaient le marginaliser, vont devoir faire campagne en se pinçant le nez. « On va le ringardiser, il ne pèse pas 22 %, mais de 6 à 8 % », pronostiquait un écolo avant le scrutin.
Malgré une campagne uniquement axée sur Gaza et multipliant les outrances (« l’antisémitisme reste résiduel en France », écrivait-il encore il y a quelques jours, malgré l’explosion des actes antijuifs), LFI a conservé un socle, solidifié ses parts de marché chez les jeunes et dans les quartiers populaires, une base pour la prochaine présidentielle, estime le mouvement.
Malgré le rééquilibrage à gauche, l’insoumis en chef sera dans toutes les têtes. Un allié encombrant pour les socialistes que le RN et le camp présidentiel camperont en épouvantail : voter Front populaire, c’est aussi voter Mélenchon ! Une partie du PS va devoir faire avec : défendre l’union tout en prenant ses distances avec l’un de ses bruyants leaders.
Plutôt critique de la Nupes, le maire de Rouen et numéro 2 du PS Nicolas Mayer-Rossignol résume : « Il n’y a que la gauche qui peut incarner une alternative, vu que la macronie est morte. Mais une Nupes bis dominée par Manuel Bompard et Mathilde Panot ? On sait où ça mène, le bruit et la fureur. C’est un plafond de béton, un repoussoir pour beaucoup de nos électeurs, y compris pour les orphelins de Macron. » Mais même la présidente de la région Occitanie, Carole Delga, approuve finalement la coalition : « Oui au Front populaire ouvert et le plus large possible. »
Au-delà des questions programmatiques, l’accord recèle d’autres écueils : il va falloir s’accorder sur des candidatures uniques. L’écolo Sandrine Rousseau a déjà dit ses réserves sur le cas d’Adrien Quatennens, condamné pour violences conjugales et élu dans le Nord. Les socialistes peuvent-ils soutenir la jeune garde LFI radicalisée à propos du conflit israélo-palestinien ? Rester soudés dans le Front populaire sera un défi. Mais les partis de gauche l’ont compris, ils n’ont pas le choix face aux vents mauvais de l’extrême droite.
Emmanuelle Souffi et Maël Thierry Le Nouvel Obs. N° 3115. 13/06/2024
Mise en garde dans cette période trouble : tous les articles « postés » — jusqu’au jour du 2ᵉ tour des législatives —, ne le sont-seront qu’au titre de l’information plurielle et n’engage pas l’administrateur du blog.
La sélection d’articles doit servir à éclairer, analyser les différences dans les programmes proposées par les partis se présentant. Ils devraient permettre de décanter, comprendre les affirmations de chacun engageant la France, pour les trois années prochaines. D’autre part, chacune-chacun à le devoir citoyen (dans cette ambiance délétère), de prendre position en allant voter, mais également d’inciter toutes personnes côtoyées de se rendre dans les isoloirs afin d’éviter l’abstention. Cette abstention qui à toujours « profiter » aux candidat-es, arrivé-es en tête. MC