Le peu médiatisé directeur de CNews, qui vient de dépasser BFMTV, voue à Vincent Bolloré, son patron, un véritable culte.
Elle s’en souvient encore, de cet entretien d’embauche, comme si c’était hier. Elle venait de finir ses études de journalisme. « Direct Matin », le quotidien du groupe Bolloré, pourquoi pas?
Face au directeur de la publication, un certain Serge Nedjar, elle déroule son petit laïus, tâche de faire bonne figure. Elle a à peine le temps de se présenter qu’il plante ses yeux dans les siens. « Et Vincent Bolloré, vous en pensez quoi, mademoiselle ? »

On est en 2015, Bolloré a mis la main sur Vivendi et fait un sérieux ménage à Canal Plus, les Guignols viennent de prendre la porte. Qu’est-ce qu’elle en pense, la gamine, de Bolloré, pas grand-chose de bon, ah oui, c’est ce type blond toujours bronzé qu’on appelait jadis dans la presse éco « le Petit Prince du cash-flow », non mais quelle rigolade. Elle perçoit le piège, bredouille un vague truc, du genre ni pour ni contre, bien au contraire. Il reprend: « Vous savez, je le connais personnellement, c’est un grand professionnel. » Elle est embauchée, et ne tiendra pas trois semaines avant de décamper.
Aujourd’hui, Serge Nedjar reste inconnu du grand public, même s’il dirige la première chaîne d’info en continu de France depuis la semaine dernière, puisque CNews a dépassé BFMTV. Une performance historique, le mot est faible, puisque son audience est passée de 2,7 à… 2,8 %.
L’anonymat lui convient très bien. « Nedjar s’en moque éperdument, d’être reconnu dans la rue, ou même que son nom soit connu. C’est avant tout un chef d’entreprise qui gère sa boutique d’une main de fer. Le reste, être invité sur les plateaux de télé, chez les people ou à la table d’intellectuels en vue, il déteste », raconte un ancien du groupe Bolloré qui le connaît bien.
Synergies renouvelables
Il répond néanmoins à toutes les interviews, pour débiter le catéchisme maison ; CNews, mais oui, est le miroir de la société française. Beaucoup de sujets sur l’immigration, l’insécurité, si peu sur l’inégal accès aux savoirs, la crise démocratique, les fractures géographiques. Du préremptoire, du coup de gueule, du journalisme à l’estomac, si peu de place au doute…
Le grand truc de sa vie, c’est Bolloré, avec lequel il travaille depuis vingt ans. Il l’aime tant que, même devant la commission parlementaire qui l’a auditionné, en février dernier, pour le renouvellement des fréquences des chaînes, il ne peut stopper ses léchouillis frénétiques : « Vincent Bolloré vient à peu près une ou deux fois par mois à Canal, j’y vais donc aussi une ou deux fois par mois, et j’ai la chance de rencontrer à ce moment-là, quand il est là, Vincent Bolloré. » Il se dit « flatté » de l’avoir quasi quotidiennement au téléphone.
Depuis qu’il est entré dans le groupe de celui qu’il appelle « VB », il a eu pour seule obsession de lui faire gagner de l’argent. A la tête de « Direct Matin », il n’a qu’un mot à la bouche : « synergies ». En 2015, le quotidien publie une interview rudement sympa d’un certain Yusof Basiron, directeur du Conseil malaisien de l’huile de palme. Il y est question d’une huile « responsable » (sic). Qui fait la promo de ce puissant lobby ? Havas, propriété de « VB ». Serge Nedjar garde toujours les deux casquettes : directeur du journal et patron des régies pub. Il ne voit pas, mais vraiment pas, où est le problème.
Pour VB, Nedjar a fait ses preuves. Il est parachuté à iTélé, chaîne moribonde, qu’il rebaptise « CNews ». Il y fait un ménage radical, puisque, à l’issue d’une grève à laquelle il fait face sans jamais rien lâcher, 100 journalistes s’en vont. Il n’a jamais essayé de trouver un terrain d’entente avec ses nouveaux salariés. « Il est clair qu’ils ne pouvaient pas nous saquer, dès le début. Pour eux, on était les représentants de l’esprit Canal, des gauchistes embourgeoisés, tout ce qu’ils détestaient. Plus on était nombreux à partir, mieux c’était », se souvient un journaliste.
Les guignols de l’infox
Une fois le ménage fait, Nedjar prend en compte les dadas de Bolloré, qui souhaite voir Zemmour à l’antenne quotidiennement, mais il construit tout le reste. « Il faut reconnaître que Nedjar a su créer un modèle économique : un discours populo, peu de reporters, pas d’éditorialistes maison, que des têtes de gondole très bien payées, comme Pascal Praud ou Laurence Ferrari. En fait, CNews mise très peu sur l’info. Les autres, journaux et chaînes, font le boulot, et, eux, ils commentent en plateau. Et ça fonctionne », analyse un concurrent. La chaîne est désormais bénéficiaire, c’est VB qui est content, bravo mon Sergio.
Nedjar se plaint de la censure de ceux qui appellent à la fermeture de sa chaîne. Dix rappels à l’ordre de 1’Arcom depuis 2019, c’est du harcèlement, de la chasse à l’homme, de l’assassinat ! Il pleurniche mais ne craint pas grand-chose, il le sait. Bon, il ne dit pas toujours n’importe quoi, Nedjar. Il répète souvent qu’il ignore ce qu’est une charte éthique, et il n’y a aucune raison de ne pas le croire.
Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 12/06/2024
et vogue le navire…