Après la dissolution… la crise de régime

A quoi reconnaît-on une crise de régime ?

À ce que le pronostic vital d’un système politique tout entier est engagé. Nous y sommes. En annonçant, à la surprise générale, une dissolution de l’Assemblée nationale après une cuisante défaite de son parti aux élections européennes, Emmanuel Macron a préféré hâter le cours des événements plutôt que de les subir.

Pour ne pas risquer de voir tomber son gouvernement à l’occasion du débat budgétaire de l’automne prochain, il actionne, dès le début de l’été, l’arme de désencerclement conçue par le général de Gaulle pour sortir de l’impasse parlementaire.

Cette décision qu’il a qualifiée lui-même de « lourde » et de « grave » est aussi, à ce jour, la plus discutable – et sans doute la plus désastreuse – qu’il ait jamais prise en sept années de pouvoir.

En imposant une élection hâtive dans le plus court des calendriers, Emmanuel Macron sacrifie ses troupes désemparées, plonge le pays dans la plus grande incertitude, et impose à la République une expérience politique toxique. […]

Cette dissolution est sans précédent. […] Après sept ans d’un pouvoir usant, le parti présidentiel, envoyé au casse-pipe, n’a en réalité aucune chance de remporter les législatives. Compte tenu de l’état de l’opinion, il devrait perdre la moitié de ses sièges à l’Assemblée.

Dans trois semaines, au contraire, la vague anti-Macron menace de submerger un pouvoir qui semble ignorer son impopularité. Reste le cas de la dissolution chiraquienne de 1997 : conçue pour relancer un président confronté à la résistance sociale, le coup de poker avait propulsé la gauche plurielle en majorité à l’Assemblée et Jospin à Matignon pour une cohabitation de cinq ans.

Une cohabitation, c’est précisément le scénario que privilégie le RN afin de faire enfin ses preuves à la tête d’un gouvernement. Seule formation d’opposition à disposer d’un prétendant pour Matignon, le RN est conforté dans sa prétention à l’alternance. […]

Toutes les oppositions partagent la même obsession : en finir avec le macronisme. S’il dispose d’une majorité le 7 juillet, le RN devrait être appelé à former un gouvernement. Dans cette optique, le parti lepéniste envisage une alliance avec Les Républicains. L’exercice du pouvoir s’annonce pourtant périlleux : l’alliance des droites aurait à affronter la crise de la dette française et les restrictions budgétaires qu’elle pourrait imposer. Déjà, les taux d’intérêt consentis à la France ont bondi à l’annonce de la dissolution…

[…] … les partis de gauche et les écologistes qui se sont écharpés lors des élections européennes proposent un « nouveau front populaire ». Objectif : un seul candidat de gauche par circonscription pour « offrir une alternative à Macron » et « contrer la politique raciste de l’extrême droite ». La référence historique à l’antifascisme est parée d’un discours volontariste : les signataires, s’ils l’emportent, disent vouloir appliquer un « programme de rupture » en cent jours.

Reste à désigner un chef de file. Fédérateur, François Ruffin fait figure de « capitaine ». Tandis que Mélenchon se réserve pour l’Elysée ? Marginalisés, les sociaux-démocrates du PS qui viennent de marquer des points grâce à la liste menée par Raphaël Glucksmann (près de 14 % aux européennes) continuent de douter dans leur for intérieur de ce pacte qu’ils considèrent comme méphistophélique.

Le Front populaire n’est pas aussi complet que celui de 1936 : piloté par les socialistes de Léon Blum, il s’étendait des communistes aux radicaux… Si l’actuel rapprochement stratégique peut parvenir à sauver l’essentiel des 151 sièges conquis en 2022, [Sauf un sursaut populaire — qui peut toujours arriver — cette gauche est-elle] en mesure de représenter une majorité dans l’Hémicycle ?

Pris en tenaille entre un bloc de gauche et un bloc de droite, les candidats macronistes semblent condamnés à disparaître de la plupart des seconds tours. Front populaire contre Rassemblement national : en 2022, plus de la moitié des duels avaient tourné à l’avantage de l’extrême droite. Si les deux forces s’équilibrent, l’Assemblée du 7 juillet pourrait se dessiner sans majorité absolue.

L’ultime étape dans une France devenue ingouvernable ? Une démission d’Emmanuel Macron que l’immense majorité des Français jugeront responsable de l’incurie ? Le président l’exclut, mais souvent président varie…

Et Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen en rêvent déjà secrètement. L’expérience du macronisme, censé dépasser les clivages partisans pour mieux réformer, pourrait déboucher alors sur un affrontement radical, lors d’une présidentielle anticipée. La crise de régime ne fait que commencer.


Sylvain Courage. Nouvel Obs. Source (Extraits)


2 réflexions sur “Après la dissolution… la crise de régime

  1. anne35blog 13/06/2024 / 13h38

    Que d’incertitude, c’est bien inquiétant…

  2. bernarddominik 13/06/2024 / 14h15

    Macron n’avait aucune obligation de dissoudre d’autant plus que 32% des électeurs quand 1 électeur sur 2 n’a pas voté ça fait 16%, pas un ras de marée, certes il a pris une gifle, mais il aurait dû changer de cap en reconnaissant s’être trompé, pas jouer au poker. Mais il y a un point sur lequel le RN a raison et due la gauche n’a pas compris: l’état français est incapable de faire respecter les lois. L’exécutif est impuissant et la justice plus préoccupée de procédure que de justice.

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