Un “haut-commissaire” inconséquent

La crise calédonienne a jeté devant micros et caméras Louis Le Franc, le haut-commissaire de la République (le préfet) du Caillou.

Entre raclements de gorge, déclarations martiales et bourdes en série, le représentant de l’État en Nouvelle-Calédonie, 63 ans, saint-cyrien qui aime raconter ses missions en Afrique, s’est, depuis le début de la crise, copieusement illustré.

Il y a dix jours, alors que les premiers incidents éclatent, il s’invite à la télé publique locale pour expliquer qu’il n’est pas question d’un couvre-feu, trop gourmand en forces de l’ordre. La nuit suivante, les émeutiers brûlent magasins et voitures. Les habitants de Nouméa se réveillent dans une odeur âcre de pneus brûlés. Blême, le « Haussaire » convoque la presse.

Et défouraille : « Quand on court vers l’abîme, il est toujours temps de s’arrêter, mais là on y va tout droit. Ce territoire va basculer dans l’apocalypse. » L’ancien militaire explique que les incidents sont comparables à ceux des années 80, qui ont conduit au massacre d’Ouvéa. Dans la foulée, il annonce… le couvre-feu. Rassurant, non ?

Le Franc dévalué

À Paris, le gouvernement regarde avec inquiétude son représentant, dont les déclarations contribuent à cristalliser un peu plus encore les tensions à Nouméa. Dans les rues de la capitale calédonienne, des milices d’auto-défense s’organisent. Les ronds-points sont barrés par des Caldoches qui guettent les Kanaks. Auto-baptisés « voisins vigilants », ces miliciens sont parfois cagoulés. Ils laissent passer les automobilistes lorsqu’ils ont pu montrer patte blanche, explique l’un d’eux.

À Paris, on s’interroge : faut-il sauver le soldat Le Franc ? Arrivé en février 2023 sur le Caillou, le Haussaire n’a plus la cote. D’autant qu’il contredit Darmanin, qui évoque une possible ingérence de l’Azerbaïdjan. A Nouméa, quelques heures plus tôt, Le Franc avait expliqué le contraire.

Le haut-commissaire fait lui-même dans la fake news : devant la presse, il affirme que la gendarmerie de Hienghéne a été attaquée. En réalité, cette commune du Nord, fief du clan Tjibaou, est tout à fait calme ; il ne s’y est rien passé. L’entourage du Haussaire appelle la presse pour rectifier, expliquant qu’il est fatigué, que l’erreur est humaine.

Le représentant de l’État, qui n’est plus à un paradoxe près, demande aux miliciens « voisins vigilants » de respecter le couvre-feu.

Quarante huit heures plus tard, alors que quatre personnes ont été tuées, il leur concède une quasi-délégation de service public : « Que ces voisins vigilants restent là où ils sont (sur les contre-barrages). Au fur et à mesure que les renforts (policiers et gendarmes) arriveront, ils viendront prendre leur place. ».

Surnommé « Bourvil » sur les réseaux sociaux, Le Franc ne fait plus rire personne. « Jamais un représentant de l’Etat ne s’est permis de se comporter comme ça », persiflent les mauvaises langues. Une pétition a été lancée sur Internet pour réclamer son départ.

Après la grande vadrouille, la grande lessive ?


Louis Colvert (de Nouméa). Le Canard Enchaîné. 22/05/2024


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