Miniréacteur, maximum d’esbroufe

Installer un réacteur nucléaire miniature dans une usine sucrière sujette aux explosions ?

Et, de plus, située à proximité d’une installation classée « Seveso seuil haut » (le plus haut risque d’accident industriel majeur) ? Telle est la riche idée de la start-up Jimmy.

Comme l’a révélé l’association Robin des Bois, cette jeune pousse, gavée de 32 millions d’euros de subventions publiques, prévoit de faire démarrer, dès 2026, son premier engin sur le site de Cristal Union, à Bazancourt (Marne).

L’annonce semble d’autant plus farce que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) n’a pas encore octroyé la moindre autorisation, ni pour le réacteur ni pour l’usine destinée à fabriquer un premier prototype, qui ne sera inaugurée qu’en… 2026. Sans attendre le moindre feu vert, la boîte vient pourtant de lancer les premiers coups de bulldozer.

Petits cœurs fragiles

Jimmy est le dernier avatar des SMR (en français : petits réacteurs modulaires) que Macron entend multiplier sur le territoire. Il s’agit, en l’occurrence, de micro-centrales de 10 à 20 MW (entre 0,6 et 1,2 % de la puissance d’un EPR), qui seront implantées directement chez de gros consommateurs de chaleur ou d’électricité.

Dans ses plaquettes de présentation, Jimmy claironne qu’il s’appuie « sur une tech­nologie éprouvée » à la « sûreté démontrée » : celle des réacteurs à haute température HTR. A en croire les études réalisées par le très officiel Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et le rapport très complet que vient de rédiger l’association de scientifiques antinu­cléaires Global Chance, c’est loin d’être le cas.

Les HTR présentent certes un avantage : en cas de pépin, la réaction en chaîne s’arrête toute seule. Mais ils souffrent aussi de sérieuses fragilités : une entrée accidentelle de flotte ou d’air dans le cœur, riche en graphite, peut déclencher un phénomène d’oxydation, voire un incendie aux conséquences potentiellement incontrôlables.

« Les éléments apportés [par Jimmy] ne sont pas suffisamment réalistes pour permettre une évaluation du risque associé », s’inquiétait l’IRSN en septembre 2022. Depuis, l’entreprise assure avoir « modifié la conception » de son engin « pour répondre à tous les points identifiés ». Mais aucune autorité n’a validé quoi que ce soit…

Les experts s’interrogent aussi sur un élément crucial : le combustible nucléaire utilisé par la société est d’un type si particulier (dit « en boulets ») qu’il n’existe aujourd’hui aucune technique pour le retraiter après usage. Un souci d’autant plus pesant que les déchets radioactifs provenant de ce genre de réacteur sont beaucoup plus importants, par mégawatt produit, qu’au sein des installations classiques.

Épidémie de pépins

Pour rassurer les investisseurs, les concepteurs de Jimmy martèlent que de nombreux réacteurs du même type ont été mis en service à travers le monde et qu’ils totalisent, à eux tous, « une centaine d’années » de fonctionnement. Exact. Sauf que la plupart de ces appareils ont été débranchés après seulement quelques années d’usage, pour cause de pépins en série ou de non-rentabilité ! Seuls deux réacteurs tournent encore. Le premier, au Japon, est consacré à la recherche et collectionne les ennuis. Le second, en Chine, ne fonctionne à plein régime que depuis… cinq mois. Pas sûr que cela suffise à convaincre les compagnies d’assurances d’apporter leur garantie au joujou de Jimmy !

Pour couronner le tout, la start-up semble traiter les problèmes sécuritaires à la va-comme-je-te-pousse. Le miniréacteur sera piloté à distance et sans aucune présence humaine sur place, pour réduire la facture. Que se passerait-il si des hackeurs prenaient le contrôle du réacteur à distance ? ou si un commando visait la centrale et son combustible à base d’uranium enrichi au taux record de 20 % ?

Il ne faudra pas compter sur la gendarmerie — chargée de la sécurité des sites nucléaires civils — pour empêcher ces attaques. La multiplication des miniréacteurs va entraîner un accroissement colossal des lieux à surveiller et de la circulation des combustibles ou des déchets radioactifs sur les routes. Faute de troupes, les pouvoirs publics devront se résoudre à confier à de simples boîtes de vigiles la sécurité nucléaire. De quoi assurer un avenir rayonnant à l’Hexagone.


Hervé Liffran. Le Canard Enchaîné. 07/05/2024


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