Le climat se tend en Italie : défilés de manifestants exécutant le salut fasciste à Rome en janvier et à Milan en avril, grève à la télévision publique après l’annulation d’un monologue de l’écrivain Antonio Scurati, qui commémorait la libération de l’Italie du fascisme et du nazisme, le 25 avril 1945.
Son texte censuré, repris par la presse et de nombreux intellectuels, a encore renforcé la notoriété de l’écrivain, établie en Italie depuis plus de vingt ans, et qui a franchi les frontières avec sa trilogie M, consacrée au parcours de Benito (prix Strega en 2019, équivalent du Goncourt).
Trois livres monumentaux obéissant à une forme romanesque inédite, traduits dans plus de quarante pays.
Depuis l’arrivée au pouvoir, en octobre 2022, du gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni, Antonio Scurati dénonce inlassablement le néofascisme au pouvoir et son emprise croissante sur la vie culturelle du pays. […]
- Votre intérêt pour Mussolini date-t-il de la montée des extrêmes droites en Europe ?
J’ai toujours alterné entre romans historiques et contemporains, pour sortir du présentisme, cette obsession du présent — il nous faut retrouver le sens de l’histoire. Je m’y suis efforcé, notamment dans un roman sur Leone Ginzburg, grand intellectuel et antifasciste inébranlable, torturé et tué par les nazis à Rome en janvier 1944. Parallèlement à sa vie extraordinaire, je raconte celle, très ordinaire, de mes grands-parents, sous la même dictature. […]
- Est-ce un manque de culture historique qui explique leur accession au pouvoir ?
Disons que cette ignorance a beaucoup contribué à l’indifférence qui a accueilli leur ascension. Beaucoup l’ont considérée avec méfiance et même opposition, mais plus encore ont estimé que ce passé néofasciste n’était plus vraiment pertinent — que c’était « une vieille histoire ». […] Dans les années 1950, il y a eu une continuité entre les institutions de l’État fasciste et celles de l’État républicain, dans la police, les services secrets, l’armée, le système judiciaire.
Beaucoup de gens ayant eu de très graves responsabilités ont été amnistiés, sous la pression des États-Unis qui tenaient surtout à une Europe anticommuniste. Les survivants du régime se sont réincarnés dans un parti ouvertement néofasciste, le Mouvement social italien (MSI), qui a longtemps été le quatrième parti italien ! On a fait semblant d’ignorer cette continuité et aujourd’hui ses héritiers sont au pouvoir.
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- Comment est né votre intérêt pour la politique ?
Ma famille n’était pas impliquée politiquement, ni intellectuellement, j’en suis le premier diplômé universitaire. Mon père dirigeait une entreprise milanaise ; ma mère vient d’une famille modeste de Naples. Je suis un garçon des années 1980, […] J’ai été élevé dans les valeurs de l’antifascisme, mais je n’avais aucun engagement […] ma génération a fait peu de politique. C’était une chose dont il fallait se tenir éloigné, et nous en voyons les conséquences aujourd’hui. J’y suis venu plus tard, à travers mon parcours littéraire.
- Assiste-t-on à l’avènement du « fascisme éternel, capable de revenir sous la forme la plus innocente », décrit par Umberto Eco ?
Je n’ai jamais cru, même quand Meloni a été élue, au moment du centenaire de la marche sur Rome, le 28 octobre 1922, que le fascisme reviendrait tel qu’au siècle dernier. Il se transforme. […]
- Quelles sont, alors, les différences ?
La plus fondamentale concerne la violence, alpha et oméga du fascisme historique : une violence politique meurtrière systématique, qui l’accompagne tout au long de son histoire. L’extrême droite actuelle pratique de brutales agressions verbales, mais n’a aucun rapport avec la violence physique.
Il ne faut pas attendre le jour où des chemises noires armées de matraques frapperont à notre porte pour nous traîner dans la rue et nous abattre contre le mur. Ce n’est pas ce qui arrivera. Non, l’avenir est déjà là, dans la vidange, jour après jour, de la démocratie libérale pleine et mûre telle que nous l’avons connue, dans l’érosion de sa qualité. On l’a vu en Pologne, en Hongrie, désormais en Italie.
- Comment s’y manifeste-t-elle ?
Tous les contre-pouvoirs sont systématiquement attaqués. La Cour des comptes, les magistrats accusés de s’acharner contre le gouvernement, qui envisage — sans rire — un questionnaire de psycho-aptitude pour les candidats à la magistrature. La presse d’opposition, ou ce qu’il en reste : la présidente du Conseil attaque personnellement des journalistes sur les réseaux sociaux ou dans la presse qui la soutient.
La télévision publique, qui a aussi annulé une série d’émissions de Roberto Saviano, est noyautée comme jamais par le gouvernement. Les assauts sur la culture sont inédits en quatre-vingts ans de vie démocratique : le gouvernement dit ouvertement vouloir imposer son hégémonie culturelle.
Et comment ? Pas en écrivant de meilleurs livres, en faisant de meilleurs films, mais en asseyant le pouvoir de la politique sur la culture, avec des nominations dictées par le seul critère d’un militantisme néofasciste commun. […]
Propos recueillis par Juliette Bénabent. Le Nouvel Obs (Extraits). N° 3880. 22/05/2024
Une réflexion sur “L’extrême droite au travail !”