Depuis sa dernière mission dans la bande de Gaza, en février, les souvenirs le hantent.
Ce sentiment, aussi, «de vivre un moment de barbarie inédit, de l’attaque du Hamas, le 7 octobre, à la riposte totale du gouvernement Netanyahou », et de ne pas avoir été utile, d’avoir buté sur son impuissance. « C’est le pire, pour un médecin humanitaire. »
Anesthésiste-réanimateur, ancien médecin militaire, Raphaël Pitti a pourtant arpenté de multiples zones de guerre, au Liban ou en ex-Yougoslavie, en Syrie ou en Ukraine. Mais dans le sud de Gaza, à l’hôpital européen, il se souvient avoir perdu pied alors qu’il tentait de secourir une jeune femme, dans le coma, brûlée, avec de multiples fractures. « Il était impossible de travailler, trop de monde agglutiné autour d’elle, par terre, j’ai fini par exploser, j’ai hurlé. Et je suis resté sans voix, au sens propre comme au figuré ».
Jamais le Dr Pitti n’avait plongé dans un tel abîme. « L’hôpital, passé brusquement de quatre cents à neuf cents lits, est aussi devenu un refuge pour six mille personnes. Le moindre espace est occupé par des enfants qui jouent, des femmes qui cuisinent, des blessés qui errent… Une grande partie de cette population a des besoins de santé primaires, souvent aigus et chroniques, et vient consulter comme au dispensaire. Là-dessus arrivent, jour et nuit, à chaque bombardement, les blessés et les morts. La structure est si débordée qu’on opère les blessés par terre ».
Impossible de respecter les règles d’hygiène. L’amputation reste l’acte chirurgical le plus courant, y compris chez les enfants. « On ne soigne que ceux qu’on pense pouvoir sauver. Les autres, comme ceux blessés au crâne par les snipers israéliens, meurent dans un coin, sans oxygène, sans sédatif ; sans morphine. Il faudrait évacuer les blessés les plus graves, on ne peut pas. Les Palestiniens, femmes et enfants compris, sont pris au piège. »
Depuis son retour, à de nombreuses reprises, Raphaël Pitti a parlé de ghetto. « Ça a choqué. On peut le dire pour nos banlieues, pas pour Rafah ! Mais quel autre mot pour une ville de deux cent quarante mille habitants, où sont réfugiées un milion et demi de personnes, bombardées, encerclées, à la recherche d’eau, de nourriture, de soins ? On enlève toute dignité à une population qui survit sur le trottoir, au milieu des ordures et des ruines. Il n’y a plus d’essence pour les camions poubelles ni les pelleteuses, les évacuations sont bouchées, l’eau stagne partout. Je n’ai jamais vu un tel enfer, même à Alep. »
Jamais non plus l’idéal humanitaire ne lui a paru aussi fragile, lui qui en a souvent côtoyé les limites. « On sait tous que le droit humanitaire international, censé border ou « humaniser » la guerre, est rarement respecté, la règle étant qu’il est simplement ignoré », dit une autre figure de l’humanitaire, Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, né à Jérusalem.
Ces dernières années, au Yémen, en Syrie, au Tigré (Éthiopie), les populations civiles et les organisations humanitaires ont aussi été visées, les hôpitaux et les écoles bombardés, la famine et la restriction à l’aide instrumentalisées comme moyen de guerre. « Dans tous ces conflits, il y avait la possibilité de fuir, même si c’était difficile, avec des dégâts humains considérables. L’inédit avec Gaza c’est que personne, excepté quelques binationaux et expatriés, ne peut s’échapper de ce territoire ultra urbanisé, déjà sous blocus partiel avant le 7 octobre. Le seul cas qui en approche, c’est le siège de Mossoul, en Irak, en 2016, dans une indifférence quasi générale ».
Avons-nous d’ailleurs besoin de pister l’inédit pour constater ce qui survient sous nos yeux : un bombardement méthodique de tous les lieux civils — hôpitaux, universités, églises, mosquées, cimetières… —, une effroyable densité de victimes dans le temps et l’espace ?
Près de trente-quatre mille morts, sans compter les disparus, selon le Hamas, repris par l’ONU. Dont douze mille trois cents enfants, soit plus que ceux morts en quatre ans sur l’ensemble des conflits mondiaux, selon l’ONU.
Cent quatre-vingt-seize humanitaires tués, « bilan tragiquement exceptionnel dans les conflits contemporains, souligne Jean-François Corty, vice-président de Médecins du monde. Dans un contexte où l’on explique que c’est la guerre contre les ténèbres, on s’affranchit des règles du droit des conflits sur la protection des civils, et des garanties minimales pour que les humanitaires puissent faire leur travail.»
Et pour cause, tous les sièges des ONG internationales ont été visés par les bombardements et l’aide a rarement connu autant d’entraves — livraisons de nourriture empêchées, impossibilité d’assurer des soins ou d’installer des hôpitaux transitoires et des abris protecteurs… «
Rien de cela n’a mis fin au soutien de Netanyahou par l’Union européenne et les États-Unis, constate Joël Glasman, historien à l’Université de Bayreuth. Le gouvernement allemand continue à lui prêter main-forte, ce qui s’oppose aux actions des ONG allemandes telles Caritas Allemagne ou Diakonie. À l’instar des États-Unis, il a aussi suspendu pendant plusieurs semaines les financements de l’UNRWA, l’agence de l’ONU chargée d’aider les réfugiés palestiniens (1). La seule structure capable d’organiser la distribution de nourriture, autrement dit la ligne de vie pour les trois quarts des Palestiniens à Gaza.»
Et si la vraie bascule se trouvait non dans les violations du droit humanitaire international, mais dans leur acceptation par les démocraties, dans un enterrement des valeurs qui ont alimenté le discours occidental ? « La vertu humanitaire vole en éclats, dans un sommet de brutalité et de cynisme, dit Rony Brauman.
Le gouvernement israélien, qui se réclame de la démocratie, du respect des droits de l’homme, des libertés individuelles, de la liberté d’expression, tue à tour de bras et utilise la faim comme arme de guerre. Cette boucherie est soutenue par des pays qui professent un attachement aux droits humains et au droit international.
De même que les infractions graves qu’Israël multiplie depuis des décennies, par sa politique de colonisation, ne sont suivies d’aucune sanction effective. À Gaza, les États-Unis ou l’Allemagne appellent Israël à mieux protéger la population, à mieux respecter le droit humanitaire… tout en lui fournissant desarmes. »
Les ordonnances de la Cour internationale de justice, la plus haute juridiction des Nations unies, alertant sur un risque de génocide et la nécessité de faire entrer l’aide, ne sont ni massivement défendues ni suivies d’effets. Pas plus que les résolutions du Conseil des droits de l’homme ou celles du Conseil de sécurité demandant un cessez-le-feu immédiat et la levée du blocus. « Les masques tombent, ce qui aura des conséquences, prévient Jean-François Corty. Comment croire les gouvernements occidentaux la prochaine fois qu’ils parleront de droits de l’homme ?
La réponse risque d’être : oubliez les normes, oubliez l’ordre mondial. D’autant que le conflit israélo-palestinien a des résonances dans le monde entier, parce qu’il met en jeu trois religions monothéistes, que les États-Unis y sont fortement impliqués, que c’est le dernier grand conflit colonial… En cela, Gaza marque à la fois une rupture et un moment de paroxysme. »
Le juriste et politiste Philippe Ryfman, professeur honoraire à Paris-I Panthéon-Sorbonne, parle ainsi d’un « nouveau cycle », marqué par la multiplication des guerres de haute intensité. « On assiste à des massacres, avec usage massif de tous les systèmes d’armes et sans la proportionnalité que le droit humanitaire recommande, avec des bombardements constants et ciblés qui visent les infrastructures d’électricité, c’est-à-dire des objectifs civils permettant à la population de vivre, aux hôpitaux, aux transports de fonctionner… Au Tigré, au Yémen, en Ukraine, à Gaza ou au Soudan où les affrontements atteignent un nouveau degré de violence, on revient à des contextes de guerre totale. Les belligérants ne se soucient plus, ou très peu, de limiter les conséquences sur les civils. Qui deviennent un élément du conflit, voire un objectif de guerre. »
Cette régression radicale s’est enclenchée au début du xxie siècle : dans un monde désormais multipolaire, les souverainetés nationales reviennent en force, et la réticence vis-à-vis des acteurs humanitaires s’accentue d’autant… « Gaza en représente le point d’orgue, les belligérants ne veulent plus de témoins extérieurs de leurs exactions, pointe Philippe Ryfman.
On observe un recul du niveau d’acceptation des humanitaires (et une couverture médiatique quasi impossible sur place), avec un travail de plus en plus risqué et un accès aux populations de plus en plus difficile. En Ukraine, les ONG ne peuvent plus pénétrer au Donbass, contrôlé par les Russes, comme elles ont été interdites à Marioupol, bombardée par tous les moyens possibles. Le Comité international de la Croix-Rouge n’a pas accès — c’est pourtant une de ses fonctions principales — aux combattants faits prisonniers par Israèl, ni aux otages du Hamas. »
Alors peut-on encore entretenir un espace humanitaire indépendant, et non instrumentalisé au service des plus forts ? « Les droits fondamentaux « acquis », le droit à l’avortement, la liberté d’expression, sont attaqués en permanence, il en va de même du droit humanitaire, ajoute jean-François Corty, de Médecins du monde. Certes, il est relativement bien écrit et complet d’un point de vue juridique, et on arrive à s’appuyer dessus pour travailler dans certains pays, dans certains contextes.
Mais nous sommes de plus en plus confrontés à des questions existentielles, à une criminalisation de l’aide qui est insupportable. » Y compris en Europe, où après quelques décennies d’un discours libéral généreux, les humanitaires sont progressivement devenus des indésirables, voire des ennemis… « Pendant trente ans, l’aide humanitaire a été l’alliée du libéralisme, la « raison humanitaire » faisait (au moins en principe) partie du logiciel libéral, résume Joël Glasman.
Mais aujourd’hui les gouvernements contestent publiquement les ONG. » Tandis que la mondialisation se faisait de plus en plus nationaliste, et les politiques migratoires de plus en plus restrictives, sous la pression croissante de l’extrême droite, les humanitaires ont vu leur espace se réduire. « Parallèlement à la remise en cause du droit humanitaire, le droit des réfugiés s’est aussi vu grignoté », poursuit l’historien. L’Italie complique les secours en Méditerranée.
Le Royaume-Uni s’apprête à expulser ses demandeurs d’asile illégaux au Rwanda. Emmanuel Macron évoque des ONG qui font « le jeu des passeurs » tandis que le chancelier allemand, Olaf Scholz, propose d’« expulser à grande échelle ceux qui n’ont pas le droit de rester en Allemagne […] ». « Sachant qu’une grande partie des réfugiés —Syriens, Ukrainiens, et demain Palestiniens qui frappent aux portes de l’Europe fuient des situations de guerre… On peut donc gagner des voix en allant frontale-ment à l’encontre du droit international, y compris quand on se dit « libéral ». Les termes de liberté, de libéralisme sont en train de prendre un autre sens… »
Face à ces mouvements tectoniques, les ONG n’ont pas d’autre choix que de repenser leurs actions, et leur place. Ce ne sera pas la première fois au cours de l’histoire humanitaire (la Croix-Rouge a été créée après la bataille de Solferino, en 1859). « Chaque crise est une renégociation de la relation entre États, belligérants et acteurs de l’humanitaire, rappelle Philippe Ryfman.
La bonne nouvelle, c’est que ces dernières restent très soutenues par les populations. Il n’est jamais trop tard pour refuser l’inacceptable, qui, au-delà de Gaza, risque d’être le visage ordinaire des conflits à venir. Et c’est aussi le rôle des sociétés civiles, des médias, des opinions publiques… Sinon, dans quel monde allons-nous vivre ? »
Weronika Zarachowicz. Télérama. N° 3878. 08/05 2024
1 Depuis qu’Israël a accusé douze de ses employés à Gaza d’avoir participé aux attaques du 7 octobre, sans fournir de preuves.
Le hamas a réussi à faire ce que tous les terroristes depuis longtemps essayent de faire: transformer une démocratie en monstre sanguinaire assoiffé de vengeance pour démontrer que finalement elles utilisent les mêmes méthodes de destruction aveugle. Qui pouvait mieux qu’Israël tomber le piège ? eux qui connaissent mieux que quiconque ce qu’est la loi du talion. Mais ils oublient, que leur foi obligeait leurs ancêtres à respecter le droit d’asile dans des villes de refuge. En cela, quelque soit l’issue, qu’ils en répondent ou non juridiquement, les Israëliens le porteront sur leur conscience…
Pour moi, l’action du Hamas n’a rien de terroriste, elle n’est que la conséquence des colonisations réalisées arbitrairement et depuis de nombreuses années, avec l’accord de la gouvernance israélienne correspondant à l’envahissement de ce territoire qui aurait pu s’appeler la Palestine.
Amitiés. Michel
Cruelle réalité, qui pose les bonnes questions … Pourrons -ils, pourrons nous encore nous regarder dans un miroir ? jouer tranquillement avec nos enfants ? Qu’ont -ils fait, que faisons nous de nos consciences ?
C’est la jeunesse du monde qui réagit, mais qui se fait sanctionner, comme les manifestants, solidaires des gazaouis… avons-nous oublié ce que nos parents ont vécu lors les derniers conflits mondiaux ?
Pourquoi cet acharnement… pourquoi ces silences complices ??