#MeToo au cinoche

Sans attendre, l’Assemblée nationale a décidé, le 2 mai, la création d’une commission d’enquête sur les abus et violences dans l’audiovisuel, la mode et la publicité, accédant ainsi à la demande de Judith Godrèche, après ses accusations à l’encontre des réalisateurs Jacques Doillon et Benoît Jacquot.

Ancienne égérie de ce dernier, Isild Le Besco vient, à son tour, de retracer son parcours douloureux de jeune actrice dans un livre, « Dire vrai » (Denoël).

Les producteurs sont inquiets. Ils se retrouvent pris en étau entre leur approbation unanime de cette mise en cause de pratiques trop longtemps tolérées et leur angoisse de voir leurs films frappés de plein fouet.

Exemple significatif : déjà mis en examen pour viol, Gérard Depardieu est, en outre, renvoyé au tribunal en octobre pour des faits présumés d’agressions sexuelles sur un tournage, en 2021. Avant même de comparaître, l’ex-monstre sacré du cinéma français est persona non grata.

Il avait enregistré l’une des voix principales du dessin animé sur la Shoah « La Plus Précieuse des marchandises », sélectionné en compétition au Festival de Cannes. Mais, à l’automne dernier, son réalisateur, l’oscarisé Michel Hazanavicius, lui a demandé d’accepter que sa voix soit effacée et remplacée par celle de Grégory Gadebois. Et cela au nom de l’intérêt supérieur de cette production, dont le budget dépasse 12 millions d’euros et sur lequel ont travaillé plus d’une centaine de collaborateurs pendant quatre ans.

Certains films se retrouvent aujourd’hui au « frigo ».

« Belle », par exemple, adaptation d’un roman de Simenon réalisée par Benoît Jacquot, avec Charlotte Gainsbourg et Guillaume Canet. Le mixage vient d’être terminé, mais aucune date de sortie n’est fixée.

Situation similaire pour « CE2 », de Jacques Doillon, achevé depuis 2021, qui devait sortir le 27 mars dernier. Son distributeur, Jean-Fabrice Janaudy (société Les Acacias), témoigne : « En janvier, on a engagé des frais de sortie importants à notre échelle. C’est de l’argent définitivement perdu, et cela nous fragilise. Le film se retrouve gelé, et cela nuit aussi à ses acteurs, alors que Jacques Doillon n’est pas jugé et qu’il s’est défendu point par point sur les accusations portées par Judith Godrèche. »

Mauvaise chute

Depuis février, le cinéaste André Téchiné, lui, fait l’objet d’une plainte pour harcèlement sexuel déposée par l’acteur Francis Renaud, qui lui reproche « une caresse sur la main » il y a un quart de siècle.

« S’il n’y a eu que ça, ce n’est pas susceptible d’être qualifié » pénalement, avertit le procureur d’Evreux, qui appelle à « ne pas jeter l’opprobre » sur le cinéaste. Pourtant, la sortie des « Gens d’à côté », le dernier long métrage de Téchiné, initialement prévue cette semaine, a été décalée au 10 juillet.

Une productrice s’émeut : « Vu que les financements par les télévisions et les distributeurs ne sont versés que deux mois après la sortie en salles, une sortie différée a de lourdes conséquences financières, sachant que l’argent avancé par les producteurs leur est escompté avec de forts taux d’intérêt… » Si les films ne sortent pas, « c’est une catastrophe » écono­mique pour les sociétés concernées. Cela ne consolera pas pour autant les victimes de violences.

Passé entre les gouttes, « Anatomie d’une chute », après sa Palme d’or, n’a pas souffert du fait que Samuel Theis — qui joue la victime de la chute — a été accusé d’avoir drogué et violé l’un de ses techniciens, dans la nuit du 30 juin dernier, en marge du tournage de son film « Je le jure ». Après concertation avec les équipes, sa productrice, Caroline Bonmarchand, avait aussitôt décidé de confiner le réalisateur dans un lieu « sûr » d’où il a dirigé son tournage en vidéo et via ses assistants.

Paradoxe : cette professionnelle engagée, amie de Judith Godrèche et membre du collectif féministe 50/50, s’est vue « étiquetée « productrice du violeur » », déplore une sommité du cinéma français. Caroline Bon-marchand s’en défend : « Je me suis retrouvée très seule, et nous avons dû inventer une solution technique inédite pour mener à bien le tournage. Mais, aujourd’hui, renoncer à sortir le film reviendrait à être du côté de l’omerta ! Alors que nous avons tout fait pour régler correctement la situation. » Et de plaider pour ne « pas mettre dans le même panier les divers films abîmés » : « Doillon, Jacquot, Téchiné, Theis, ce sont des histoires différentes.

Dans la foulée, avec deux autres consoeurs, Bonmarchand a créé un groupe de travail qui annonce des « propositions concrètes » pour juin.

De son côté, le Centre national du cinéma, en concertation avec les syndicats de producteurs, cogite sur une nouvelle prime d’assurance couvrant le risque financier spécifique d’interruption de tournage pour violences sexuelles.

Cela n’empêche pas les professionnels du secteur d’être minés par les bruits de nouvelles révélations. Alain Attal, 42 films au compteur — dont « L’Amour ouf » de Gilles Lellouche, en compétition à Cannes —, relativise le risque : « Ce n’est pas une épée de Damoclès qui pèse sur les producteurs, c’est un monde nouveau qui émerge. Il est normal que les victimes aient besoin de crier, de hurler ce qu’elles ont tu. Viendra ensuite le temps de la synthèse. »

Olivier Delbosc, producteur de François Ozon ou de Laurent Tirard (« Le Petit Nicolas »), s’affiche tout aussi ferme : « La rumeur ne m’empêchera jamais d’embaucher demain tel ou tel. »

Le producteur d’un film sur la sellette confie pour sa part, sous le couvert de l’anonymat : « Avant de signer avec tel acteur ou réalisateur, il faudrait engager une armée de détectives privés… » « L’Armée des détectives » : un vrai scénario de thriller d’anticipation !

Baisers volés

Surtout, lorsque la justice lève les charges, la réhabilitation tarde à arriver. Après l’abandon de sa mise en examen pour viol, Ary Abittan, acteur de « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? », vient de bénéficier d’un non-lieu, mais il ne se voit plus proposer aucun rôle au cinéma.

Un producteur de renom se lamente : « Abittan a d’ores et déjà perdu trois ans de carrière, c’est injuste. Mais, si, de mon côté, j’ose faire le moindre distinguo entre un viol et les baisers volés récemment reprochés au réalisateur Philippe Lioret, je suis mort, c’est le goudron et les plumes sur les réseaux sociaux ! Notre époque a perdu tout sens de la nuance… »

Pas sûr : un autre film bientôt projeté à Cannes, « Maria », de Jessica Palud, raconte comment l’actrice Maria Schneider a été marquée au fer rouge, sa vie durant, pour la fameuse scène de sodomie qui lui fut imposée par Bertolucci et Brando sur le tournage du « Dernier Tango à Paris ».

Voilà qui devrait nourrir le grand déballage en cours sur les violences sexuelles dans le cinéma. Or ce film a été financé par la société d’un certain… Philippe Lioret.


Vous avez dit nuance ? David Fontaine. Le Canard enchaîné. 07/05/2024


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