DRANCY

Une ville « de mémoires tristes ».

Dans cette vaste cité ouvrière transformée depuis 1939 en centre d’internement, les cages d’escalier bruissent de rumeurs contradictoires. Certains parlent d’une libé­ration imminente de Paris et de sa banlieue, donc de la fin de leurs souffrances.

D’autres, parmi les 1400 internés encore présents, redoutent un ultime coup de force du bourreau des lieux, Aloïs Brunner, un lieutenant zélé d’Adolf Eichmann, qui dirige l’endroit depuis 1943 et aurait pu faire partir un dernier convoi — comme celui des 1300 martyrs, le 31 juillet, parmi lesquels 330 enfants, raflés dans les foyers de l’Union générale des Israélites de France (UGIF).

C’était bien le projet de Brunner, responsable de la majeure partie des 67 000 déportations depuis cette antichambre de la mort. « C’est la grève des cheminots qui nous a sauvés. Il n’y avait pas de train pour faire partir les déportés », a raconté au « Monde » en 2004 le résis­tant Paul Zigmant, qui participera ensuite à la libéra­tion de Paris.

Brunner n’obtiendra finalement d’une Wehrmacht à la déroute que trois wagons. Il quitte alors le camp avec ses hommes et 51 otages — la moitié parvient à s’évader, les autres échoueront à Buchenwald. Les autres détenus, terrifiés, sont consignés dans leurs chambrées. Lorsqu’ils constatent la disparition des dernières mitrailleuses allemandes viennent enfin les premières explosions de joie.

« Votre temps de détention est terminé. Vous êtes tous libres », leur confirme l’après-midi un homme juché sur une caisse. Il s’agit du consul de Suède, Raoul Nordling, qui a obtenu auprès du gouverneur militaire allemand du Grand Paris la responsabilité des prisonniers de la région.

Les modalités de libération commencent le lendemain, encadrées par la Croix-Rouge : papiers d’identité, cartes d’alimentation, certificats de libération sont distribués à chacun, ainsi que 1 000 francs — prélevés sur l’argent confisqué à l’ensemble des malheureux passés par le centre ! Ceux qui le peuvent retournent auprès de leurs proches.

Six cents personnes sont toutefois hébergées dans les maisons de l’UGIF, là où les dernières rafles d’enfants venaient d’avoir lieu. Certains résistants reprennent immédiatement leurs actions. Le dernier interné quitte Drancy le 20 août. Paris ne sera libéré que cinq jours plus tard.

Le camp ne reste toutefois pas longtemps inoccupé.

Très vite, de nouveaux transferts surviennent, car les lieux sont réutilisés… pour interner les collaborateurs, réels ou présumés.

Parmi eux, l’écrivain Sacha Guitry ou encore la cantatrice Germaine Lubin. L’endroit se vide à nouveau lors de sa fermeture définitive, fin 1945.

La « cité de la Muette » retrouve alors, à la faveur de mul­tiples travaux de réhabilitation, sa vocation première de logements à bas coût.

Où commence une difficile cohabitation entre vie quotidienne et travail de mémoire, entre ceux qui veulent vivre et ceux qui ne veulent pas oublier.


Renaud Février. Le Nouvel Obs n° 3109. 02/05/2024



4 réflexions sur “DRANCY

  1. bernarddominik 11/05/2024 / 8h40

    Je ne crois pas qu’il y ait eu dans l’histoire humaine de régime politique aussi inhumain et criminel que le régime nazi. Son arrivée au pouvoir s’est faite alors que le score électoral du NSDAP était autour de 30%, comme le RN, il faut donc redoubler de vigilance.

  2. Blin 11/05/2024 / 17h53

    La situation présente est préoccupante à plus d’un titre :
    délitement de la puissance publique,
    corruption dans de nombreux domaines de la vie publique,
    prédominance des cabinets privés de conseils dans les secteurs économiques,
    disparition des corps intermédiaires,
    délégitimation du Parlement,
    disparition du corps diplomatique,
    crimilisation des oppositions,
    instrumentalisation des évènements mémoriels ou sportifs etc..
    Reste que le FN est mis en scène par plusieurs acteurs de la vie sociale et politique en articulation avec le champ médiatique.
    Il ne faut pas oublier cette Union européenne qui ne facilite pas le réveil des consciences face à de multiples périls démocratiques et climatiques !
    Le réveil va être rude.
    Ce rappel est le bienvenu grâce à ce travail de Sysiphe de Michel.
    Merci.

  3. tatchou92 11/05/2024 / 19h28

    Drancy s’était donné comme Député-Maire Robert NIILES, Résistant, qui avait épousé, la douce Odette, arrêtée lors d’une manif de jeunes et internée au camp de Chateaubriant, quartier des femmes.. On l’appelait la petite fiancée, un livre a été récemment publié.
    Elle était mineure.. et avait échangé quelques mots et une dernière lettre griffonée par le jeune Guy MOQUET, fusillé à 17 ans et demi : il avait été arrêté à Paris pour distribution de tracts.. dans un cinéma…

    – Les nazis qui ne pouvaient s’en prendre à PROSPER son Père, Député du Front Populaire, arrêté en pleine session parlementaire, avec 26 autres Députés communistes, dont Virgile BAREL, Député de Nice, père de Max, brillant polytechnicien, se sont vengés sur leurs fils, morts en héros, Max était proche collaborateur de Jean MOULIN..

    Odette est décédée à 96 ans, elle avait pris la relève de son conjoint dans la direction de l’Amicale de Chateaubriant, dirigée par Carine sa petite fille, conseillère municipale d’opposition à Drancy, la ville ayant été provisoirement perdue..

    • Libres jugements 11/05/2024 / 21h13

      Merci Danielle pour cet ajout de l’histoire qui concerne et la résistance et les malheurs de l’internement juif (entre autre) à Drancy.
      Alors que monte l’extrême droite, le fascisme, l’anti sémitisme, antiarabe, antinoir, anti tout « estrangé », voir anti-voisins, il me semblait important de rappeler cette page sombre de l’histoire de certains « français » et comportement delationnistes.
      Amitiés. Michel

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