Plus que quelques semaines de tranquillité avant le verdict que redoutent Emmanuel Macron et Bruno Le Maire. Entre le 26 avril et le 31 mai, les trois grandes agences américaines, Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch, mettront à jour leurs évaluations de la dette française et la solidité des perspectives économiques du pays.
La France a plusieurs fois échappé à leur couperet mais, ce printemps, le gouvernement anticipe une dégradation de sa position internationale, juste avant les élections européennes du 9 juin. Le timing ne pouvait pas être plus désastreux. Fin mars, Moody’s a envoyé une première salve d’avertissements, jugeant « improbable » que le gouvernement français tienne ses promesses de réduction des déficits…
En elles-mêmes, ces notes ne signifient pas grand-chose. Les grands investisseurs étrangers, qui possèdent la moitié des 3101 milliards d’euros de notre dette, connaissent les forces et les faiblesses du pays.
Ils savent que la France détient le record de la pression fiscale, avec le Danemark, que son endettement est l’un des trois plus élevés de la zone euro (aujourd’hui de 110 % de la richesse produite, le PIB, près du double de l’objectif visé par l’Union européenne), mais qu’en échange les Français disposent de l’un des meilleurs systèmes de protection sociale et jouissent d’une croissance stable.
Pour preuve, jusqu’ici, ces agences ne se sont pas affolées : la différence de taux d’intérêt pour le financement des dettes française et allemande – référence internationale en matière de bonne gestion – n’a pas bougé d’un poil malgré le dérapage de nos comptes publics. La France ne paie que 0,5 % de plus que l’Allemagne, bien moins endettée.
Une dégradation de la note française n’aura sans doute pas d’effet sur cet écart. « La demande pour nos obligations est toujours de deux à trois fois supérieure à l’offre », rappelle Eric Heyer, économiste à l’Observatoire français des Conjonctures économiques (OFCE).
Éteindre l’incendie
L’important tient du symbole : après sept ans au pouvoir, le tandem Macron-Le Maire risque de se faire recaler au grand examen international. Vexant pour ces Mozart de la finance. Surtout quand Bruno Le Maire publie « la Voie française » (Flammarion), un livre-programme qui vante les vertus des comptes équilibrés. « 11 a raison, il devrait en parler à celui qui est ministre de l’Economie et des Finances depuis sept ans », aurait commenté Emmanuel Macron en aparté, d’après « le Canard enchaîné ».
Le sujet est donc devenu éminemment politique. Et il devient urgent de dégager des recettes supplémentaires. Pour éteindre l’incendie, le Premier ministre Gabriel Attal a annoncé une nouvelle réforme de l’assurance-chômage d’ici à la fin d’année afin de trouver « quelques milliards » d’économies, en abaissant l’indemnisation des demandeurs d’emploi à 12 mois maximum (contre 18 actuellement).
Un pas, selon lui, vers ce sacro-saint objectif gouvernemental du plein-emploi car, « avec un chômage à 5 % au lieu de 7,5 %, les déficits publics disparaissent. Le plein-emploi en 2027, c’est la clé du redressement », promet son ministre de l’Economie. Reste à savoir si les emplois en question seront créés dans un contexte qui se dégrade, ou si le résultat de la réforme sera uniquement de moins bien indemniser les chômeurs.
En revanche, le Premier ministre a exclu tout débat sur une augmentation des impôts « des gens », formule ambiguë au possible qui n’écarte pas complètement une taxation des plus riches, sans l’encourager non plus. Pourtant, une partie de la macronie commence à s’insurger contre le dogme du « pas d’impôts supplémentaires » martelé par le président.
L’allié du MoDem, François Bayrou, ou la puissante présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, se montrent bien plus ouverts sur la question. La droite des Républicains, elle, crie plutôt à la mauvaise gestion : le président du parti Eric Ciotti affole les foules en se demandant si la France ne va pas suivre la voie de la Grèce. Diantre, la Grèce, celle qui s’est retrouvée sous la tutelle des grands pays européens tant ses comptes étaient déficitaires !
La situation est-elle aussi grave ? Sur le papier, oui.
L’an dernier, le déficit public a été plus important que ce qu’avait anticipé Bercy : un écart de 5,5 % du PIB entre les recettes et les dépenses publiques, contre 4,9 % programmé – ce qui constituait déjà un trou conséquent. Le déficit de 2023 se révèle même pire que celui de 2022, année pourtant marquée par la crise du Covid-19. Cela rend mathématiquement impossible un retour rapide au déficit « habituel » de la France, autour de 3 %, seuil accepté par Bruxelles.
La France s’est pourtant engagée auprès de la Commission européenne à respecter son obligation d’ici à 2027. C’est justement cela que les experts de Moody’s – et la plupart des économistes – jugent désormais impossible. Pour y parvenir, il faudrait tellement tailler dans les dépenses publiques – de 70 à 80 milliards d’euros – que la purge austéritaire causerait une récession. Le genre de punition inutile subie par la Grèce, que les financiers préféreraient éviter à la France.
Pourtant, si les comptes ont continué à se dégrader l’an dernier, ce n’est pas parce que la croissance a disparu. Au contraire, elle a atteint +0,9 %, mieux que la plupart des pays européens. Non, le problème se situe au niveau des recettes, qui n’ont pas été au rendez-vous : 21 milliards d’euros de moins que prévu dans les coffres publics ! « L’inflation a décru plus vite que prévu, ce qui a amputé les recettes de TVA », justifie Bruno Le Maire.
Pis, les rentrées des impôts (sur les revenus et sur les sociétés) et des cotisations sociales ont baissé, tandis que la crise du marché immobilier a fait chuter les taxes sur les transactions. Enfin, la fameuse taxe sur les « sur-profits » des fournisseurs d’énergie (TotalEnergies, Engie, EDF…) n’a quasi rien rapporté (300 millions au lieu de 4 milliards envisagés).
Si le ministère de l’Economie martèle ces arguments pour justifier le décrochage des comptes, ce n’est pourtant pas la seule explication. « Les dépenses sont restées plus élevées que dans le passé en raison de crises exceptionnelles : le Covid puis la flambée des prix de l’énergie se sont traduits en plans d’aide, comme les boucliers, rappelle Eric Heyer.
Or, depuis 2017, le gouvernement a supprimé de nombreux impôts, sans réduire d’autant les dépenses. Emmanuel Macron a parié que ses réformes allaient déclencher de l’activité supplémentaire, créer des nouvelles recettes fiscales et ruisseler sur le reste de l’économie. Sauf que l’inflation et le relèvement des taux d’intérêt par la Banque centrale européenne ont stoppé la croissance. » Le ruissellement promis n’est jamais arrivé et le déficit structurel s’est creusé.
Des recettes surestimées
2024 s’annonce encore pire : la croissance ralentit, le marché immobilier est encalminé, le chômage repart à la hausse, les partenaires extérieurs de la France sont en crise… Bercy prévoyait une croissance de +1,4 % mais, selon la Banque de France, il faut plutôt s’attendre à +0,8 %, voire moins encore d’après d’autres instituts tout aussi sérieux.
Les recettes sont donc, à nouveau, très surestimées. Le ministère de l’Economie, qui doit refaire son budget, a lancé en urgence un plan d’économies de 10 milliards, après un premier serrage de vis de 8 milliards en décembre. Le reste sera dévoilé l’été prochain… soit après les élections européennes. Bruno Le Maire confie qu’il va « recenser toutes les dépenses publiques » et qu’il fera des « réformes de structure » Il promet que les plus fragiles demeureront « protégés », mais aussi qu’il est toujours hors de question de taxer les entreprises – qui bénéficieront même de nouvelles baisses d’impôts.
Tout juste accepte-t-il de mieux taxer les superprofits des énergéticiens, quand bien même ils doivent baisser cette année. Un grand flou donc, et c’est volontaire, campagne électorale oblige. « Il ne faudra surtout pas toucher à tous les investissements qui garantissent notre croissance future : l’éducation, la recherche, la transition énergétique… », prévient Patrick Artus, économiste à la banque Natixis.
La seule voie d’action consisterait à couper dans ce qui représente le principal poste de dépenses publiques : les prestations sociales. C’est-à-dire le chômage, la santé, les aides au handicap et à l’enfance, et surtout les retraites.
Le problème ? « Quand vous réduisez ces dépenses de 1%, vous ralentissez aussi la croissance de 0,5 % », évalue Eric Heyer. Quadrature du cercle. « C’est un travail délicat et encore plus difficile à réussir quand la croissance est en berne », souligne l’économiste. D’autant que le déficit public, en soi, n’est pas forcément une catastrophe.
Beaucoup d’économistes contestent le besoin de couper en urgence dans les dépenses. Certes, « il faut absolument réduire de 2 % notre déficit primaire, ce qui veut dire trouver 50 milliards d’économies par an », pointe Patrick Artus. Mais cela ne veut pas dire que l’équilibre des comptes est nécessaire.
S’endetter pour l’avenir
Les dépenses sociales ne doivent pas rester en déficit chronique – ce qui est le cas actuellement -, mais pour le reste, l’Etat peut s’endetter s’il investit pour l’avenir de ses citoyens. Henri Sterdyniak, cofondateur des Economistes atterrés, rappelle qu’un déficit constant autour de 3 % est même justifié dans le cas français, selon la « règle d’or des finances publiques » qu’avait calculée Paul Leroy-Beaulieu dans son « Traité de la science des finances », en 1888.
La recherche de l’équilibre à tout prix se révèle nocive pour la croissance, comme le démontre actuellement l’Allemagne, entrée en récession parce qu’elle refusait de gonfler son endettement public. La plupart des grands pays enregistrent un déséquilibre quasi constant, à commencer par les Etats-Unis. « D’autant que nous n’avons aucun problème à nous refinancer : les investisseurs ont même beaucoup d’appétit pour la dette française », insiste la chercheuse en économie au CNRS, Anne-Laure Delatte. Et que la France est assez riche pour rembourser ses débiteurs étrangers en cas de crise grave.
« Le problème n’est pas financier, il est politique : nous devons respecter cette règle des 3 %, fixée par l’Union, sous peine de sanctions, poursuit Anne-Laure Delatte, qui estime que le gouvernement et la droite utilisent ce prétexte pour réduire les dépenses sociales.
Il n’y a pas une « bonne dette » qui finance l’avenir et une « mauvaise » qu’on gaspille sur le social. Si les régimes sociaux sont en déficit, c’est parce que l’Etat a réduit volontairement les recettes qui les financent. »
Ou, comme le dit Sterdyniak, « les 70 milliards qui manquent au budget cette année, c’est exactement la somme que le gouvernement a perdue depuis sept ans par ses baisses d’impôts… ».
Mais, a priori, sauf à la marge (taxation des rachats d’action, voire de quelques superprofits), ce n’est guère dans ce sens qu’iront les propositions de Bercy quand il sera temps de dire aux Français comment reboucher le trou. Depuis la première élection de Macron, l’exécutif suit une seule philosophie : arriver coûte que coûte au plein-emploi. Ainsi, quelles que soient les économies qui seront décidées, elles iront forcément dans ce sens.
Claude Soula. L’Obs N° 3105. 04/04/2024
0,5% pour une dette de 3100 milliards ça fait tout de même 15 milliards de plus à payer chaque année. Une bonne part du déficit. Cet endettement et ce déficit persistants montrent que la France vit au dessus de ses moyens et que nos divers gouvernements n’ont pas été capables de gérer l’état tout en pimpant plus de la moitié de sa richesse produite. La volonté manifestée par les macronistes de saisir une partie des cotisations des retraités (propos de S Maillard sur France Info) montre que l’état en est à prendre l’argent dans les fonds sociaux. Déjà il prend dans la caisse du chômage, il veut aussi pomper une partie de la csg en diminuant les remboursements, on comprend pourquoi Macron à étatisé les dépenses sociales: il peut récupérer les surplus pour ses forces guerrières et le luxe dont s’entoure l’état.
Il faut arrêter de mentir, un déficit même de 3% pose problème car il rajoute de la dette à la dette, et donc met les finances publiques à la merci d’une hausse des taux (de 1974 à 1988 les taux étaient supérieurs à 10%). Les économistes atterrés feraient mieux d’atterrir. L’état à un coût de fonctionnement trop élevé, il n’y a rien d’autre à dire. Pour administrer 20 personnes il y a 1 fonctionnaire territorial et 1 fonctionnaire national, hors éducation nationale et armée.
Ils savent pourtant qu’ils ont un moyen d’agir, mais ils ne le feront pas, pour ne pas perdre leurs soutiens indispensables, lors des prochaines échéances…. Pas touche..