Alors qu’Emmanuel Macron a créé la polémique en évoquant un éventuel envoi de troupes en Ukraine, la participation réelle de la France à l’effort de guerre continue de faire débat
Fatiguée d’être pointée du doigt comme le cancre de l’aide à l’Ukraine, la France a décidé de sortir les gros chiffres. Depuis un an, l’exécutif est horripilé par les classements du prestigieux Kiel Institute, que lui resservent régulièrement les médias et, pire, ses alliés. Le centre de recherche allemand, qui actualise les montants des soutiens à l’Ukraine pays par pays, a pour principal défaut de placer la France et ses 600 millions d’euros — 70 fois moins que les États-Unis, 30 fois moins que l’Allemagne — en 16ᵉ position de l’aide militaire, derrière la Lituanie.
« Des données ni fiables ni viables ! » s’emportait le ministre des Armées Sébastien Lecornu en janvier. Ces derniers jours, l’Élysée communique des chiffres d’une tout autre ampleur : la facture tricolore se hisserait à « une valeur totale de 1,7 milliard d’euros en 2022 et de 2,1 milliards d’euros en 2023 », sans compter les « jusqu’à 3 milliards » promis pour l’année 2024 par Emmanuel Macron durant la visite de Volodymyr Zelensky à Paris, le 16 février. Soit 3,8 milliards, et peut-être bientôt presque 7 milliards. Enterré, le Kiel Institute !
Interrogé, l’Élysée renvoie à la seule ressource publiquement disponible, le rapport d’une mission parlementaire publié le 8 novembre par deux députés centristes, Lionel Royer-Perreaut (Renaissance) et Christophe Naegelen (UDI). Cette enquête était la première à proposer un chiffrage maison du soutien militaire français à l’Ukraine : « 3,2 milliards d’euros en dix-huit mois » — 5 millions d’euros par jour !
Au début de la guerre, « le gouvernement a fait le choix d’une communication minimale, n’accordant aucune importance aux différents classements qui hiérarchisaient les donateurs », assurent les rapporteurs, qui déplorent l’impact de cette « discrétion » « Un tel silence s’est révélé contre productif, affaiblissant l’image de notre pays, alors qu’il n’a aucunement à rougir de son soutien militaire. »
Astuce budgétaire
Les auteurs estiment ainsi à 1,7 milliard d’euros le coût des cessions d’armement à l’Ukraine, soit trois fois le chiffre du Kiel Institute. Mais il y a une astuce : les députés retiennent le coût budgétaire du remplacement, bien plus élevé que celui des armements effectivement cédés à l’Ukraine.
Exemple avec les quelques dizaines de VAB et d’AMX-10 RC envoyés en Ukraine. Ces blindés, conçus dans les années 1970, sont en cours de remplacement depuis 2019 par une nouvelle génération de véhicules de transport de troupe, les Griffon et les Jaguar.
Or c’est le coût de ces remplaçants flambant neufs (respectivement à 1,5 et 4 millions d’euros l’unité) qui est communiqué… Les vieux missiles antichars Milan donnés à l’Ukraine, 7 000 euros pièce, sont eux valorisés au prix de leurs remplaçants, les Akeron MP, 193 000 euros l’unité selon un rapport de l’Institut français des Relations internationales (Ifri). D’autre part, le remplacement de ces matériels s’étalera « au moins jusqu’en 2027 », ce qui allège la facture dans le temps.
Les rapporteurs ajoutent 300 millions d’euros pour la formation des soldats ukrainiens et 200 millions pour un « fonds spécial de soutien à l’Ukraine ». Cette dernière somme, qui a depuis été doublée, est en réalité une sorte de bon d’achat octroyé à Kiev pour s’approvisionner auprès des industriels français de l’armement. Une incitation à « acheter français » si efficace qu’elle a été imitée par les États-Unis.
Le calcul comprend enfin 1 milliard d’euros au titre de la Facilité européenne pour la Paix (FEP). Mais il faut préciser que ce fonds européen, dont l’Allemagne est de loin le premier contributeur, réattribuera finalement 500 millions d’euros à la France, pour prendre notamment en charge les canons Caesar cédés à l’Ukraine.
Selon ce même mécanisme, la Pologne, qui s’est délestée au profit de Kiev de 300 vieux chars soviétiques T-72, a ainsi pu les remplacer par de rutilants Abrams américains et K2 Black Panther sud-coréens (8,5 millions de dollars pièce). Merci l’Ukraine !
Sitôt sorti, le chiffre de 3,2 milliards a fait l’objet de controverses dans la presse spécialisée. « Ce montant nous a été donné par le gouvernement, explique à « l’Obs » le député Lionel Royer-Perreaut. La méthode de calcul n’est donc pas la nôtre mais celle du ministre des Armées. » Léo Péria-Peigné, chercheur à L’Ifri sur les questions d’armement, s’étouffe : « Valoriser un VAB d’occasion au prix du Griffon neuf c’est scandaleux. Le ministère n’a acheté aucun matériel supplémentaire, ces véhicules sortaient de toute façon du service. »
« En dépit d’une analyse approfondie et des estimations les plus optimistes, nous avons du mal à comprendre comment les chiffres figurant dans le rapport ont été obtenus », s’étonne de son côté le Kiel Institute dans sa note méthodologique du 16 février, qui analyse longuement le rapport français.
Course à l’échalote
Le même jour, le chancelier Olaf Scholz, qui recevait Volodymyr Zelensky quelques heures avant Emmanuel Macron, annonçait que l’Allemagne allait mettre 8 milliards de plus sur la table pour l’Ukraine en 2024.
La course à l’échalote atteignait de nouveaux sommets… « Il est appréciable que l’Allemagne puisse mettre à disposition ces milliards, mais nous pensons qu’une guerre ne se joue pas seulement avec des annonces financières, réagissait un conseiller élyséen piqué au vif. Elle se joue avec de l’efficacité militaire sur le terrain, et les missiles Scalp sont des armes très efficaces, très nécessaires, que nous livrons et que l’Allemagne ne livre pas. »
En effet, Olaf Scholz garde toujours jalousement ses stocks de missiles longue portée, les Taurus. Fait plus grave, et que ne décompte pas le Kiel Institute, 50 % des armes occidentales ne sont pas livrées dans les délais promis, a récemment déploré le gouvernement ukrainien. « Le problème est cette obsession de la gouvernance par les nombres, qui veut tout ramener à une valeur monétaire alors que ça n’a pas toujours un sens, souligne Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. Combien « vaut » un missile antiaérien en ce moment ? Un missile Crotale ancien ne vaut plus rien sur le plan comptable. Mais pour un Ukrainien sur le front, il est vital. »
Timothée Vilars. L’Obs N° 3101. 07/03/2024
Merci pour ce complément d’infos qui permet d’élargir la perspective d’analyse d’une situation très complexe qui embrasse les différents domaines :
politique intérieure, géopolitique, politique internationale, l’Europe, les secteurs des économies mondialisées.
Merci Michel pour ce labeur dont on fait le miel de nos réflexions.
serions nous pris pour des …. ?