Avec Freud, Foucault, Lacan, Deligny et d’autres, le XXe siècle avait montré que la folie est une part importante de notre humanité. Ainsi, le traitement qu’une société réserve aux fous révèle le rapport qu’elle entretient avec l’humain en général, avec la parole et avec la liberté.
Si vous voulez savoir où en est la société française, regardez État limite, le documentaire de Nicolas Peduzzi : à l’hôpital Beaujon, à Clichy (92), on suit un psychiatre dans son travail. Au début du film, on le voit fringant, au chevet de ses patients, son écoute est attentive et ses paroles vivifiantes. Mais avant la fin du film, le valeureux soignant est épuisé, rincé, cramé. Le synopsis du film pose la question : « Comment bien soigner dans une institution malade ? »
Le ministre de la Santé Bernard Kouchner avait lancé les travaux de destruction en 2002. Aujourd’hui, la psychiatrie publique est laminée partout en France. Faute de moyens humains pour contenir les patients en crise, c’est partout le retour à l’isolement et à la contention. La psychothérapie institutionnelle, qui rendait le patient acteur de sa prise en charge, n’est plus du tout au goût des tutelles actuelles.
De nos jours, le patient est bâillonné par des étiquettes nosographiques, sans autre solution. Lancée par François Tosquelles à l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère (voir LIEN), la psychothérapie institutionnelle faisait le projet de prendre soin des lieux de soins. La chercheuse Camille Robcis vient de publier un livre qui raconte cette histoire en détail, et qui montre les tenants et les aboutissants de cette approche aujourd’hui battue en brèche : Désaliénation. Politique de la psychiatrie. Tosquelles, Fanon, Guattari, Foucault (éd. Seuil).
Dans le marasme actuel, il y a tout de même des lieux où l’on s’efforce de maintenir un accueil humain de la folie. Jean Oury était passé par Saint-Alban avant de créer la célèbre clinique de la Borde; Roger Gentis également, avant de mettre en place tout un réseau d’accueil à Orléans — c’est à lui que Cavanna avait demandé d’inaugurer une chronique psy dans Charlie, fin 1971. Il y a aussi Pierre Delion, à Lille, qui vient de publier un livre indispensable : Urgence de la psychothérapie institutionnelle (éd. Campagne première).
À Reims, il y a Patrick Chemla et l’équipe du centre Antonin-Artaud. Dans la nouvelle génération, il y a Mathieu Bellahsen (1), qui a tellement fait pour les patients et contre leur enfermement pendant la pandémie de Covid qu’il a été démis de ses fonctions de chef de pôle dans le Val-d’Oise. Il y a aussi Sandrine Deloche, responsable de la cure institutionnelle dans un service de pédopsychiatrie à Sainte-Anne, à Paris, qui va régulièrement se nourrir aux
Rencontres de Saint-Alban ou aux Journées de l’Ampi, la bouillonnante Association méditerranéenne de psychothérapie institutionnelle. L’esprit de Saint-Alban est également porté par le Printemps de la psychiatrie, un mouvement qui est né des grandes grèves dans les hôpitaux psychiatriques en 2019. On se rendra compte de la force de ce mouvement lors des Assises citoyennes du soin psychique, qui se tiendront les 24 et 25 mai, à Paris, sur le thème « Résister et créer ».
Et pour vérifier que la création ne peut pas se passer de la folie, courez au palais de Tokyo voir la formidable exposition intitulée « Toucher l’insensé ». On peut y déambuler parmi des œuvres puissantes, qui font résonner les paroles des anciens : on peut voir et écouter Tosquelles, Oury et Guattari, toujours vivants.
Yann Diener. Charlie Hebdo. 21/03/2024
- Abolir la contention, Mathieu Bellahsen (éd. Libertalia).