Au sujet d’« Une famille »

sortie le 20 mars 2024, Christine Angot signe une première réalisation, qui s’inscrit dans le prolongement de son récit Le Voyage dans l’Est (éd. Flammarion, 2021).

Dans ce documentaire, l’écrivaine mêle des rencontres et entretiens avec l’épouse de son père incestueux, sa mère, son ancien compagnon, sa fille Léonore, à des images issues des archives familiales qui la montrent jeune femme, jeune mère.

Un matériau hétérogène pour un film puissant et bouleversant, porté par la volonté de dénoncer le déni qui entoure l’inceste dont elle a été victime, et dont elle nous explique la genèse.

Se surprendre

« Ce film n’a jamais été un projet. C’est une notion qui ne me parle pas. J’ai besoin, comme pour un livre, de recourir à la surprise. Fin juin 2021, alors que je suis dans les toutes dernières corrections du Voyage dans l’Est, la maison d’édition m’appelle à propos des premiers déplacements prévus à la rentrée dans les librairies ou salons du livre. Et j’entends Nancy, Strasbourg… En raccrochant, je me dis « ce serait bien qu’il y ait une caméra avec moi ». J’ai plus ou moins l’espoir qu’il arrive quelque chose, mon demi-frère ou ma demi-soeur qui viendraient à ma rencontre dans une librairie, ou les croiser dans la rue, comme dans un film, par hasard… Ce genre d’espoir ne s’éteint pas facilement. Si une telle chose inespérée devait arriver, il faudrait qu’on en fixe l’image, je me dis. Je connais la directrice de la photographie Caroline Champetier depuis longtemps. Elle me dit oui, tout de suite, avant même de lire le livre. Très vite, un producteur de télévision est intéressé. Il faut faire un dossier pour convaincre les chaînes : je rédige un texte vite fait. Quelques semaines plus tard, on est sur le point de partir dans l’Est, ce producteur me dit, sur le ton du protecteur, qu’il vaudrait mieux que je sois « déchargée » de la réalisation par quelqu’un d’autre, car dit-il : « Les chaînes ne comprennent pas si vous êtes le sujet ou l’objet. » Là, c’est terminé. Ces deux mots à ce moment-là, sujet-objet, me révèlent l’évidence qu’on a sous les yeux depuis longtemps : quand quelqu’un a été victime de quelque chose de grave, la parole sur la chose est scindée, captée, réappropriée. La personne, et particulièrement si c’est une femme, un enfant, ou quelqu’un de faible socialement, témoigne sur un plateau de télé ou autre, puis on passe la parole à un spécialiste, qui explique au public et à la personne elle-même ce qu’elle a vécu. Je crois que, dès le tout début, c’était le sens de mon écriture : dire ce que je sais, et me charger moi-même du sens, de l’interprétation. Je peux dire « je » et avoir un propos large. Donc, les débuts d’Une famille ont éclairé ainsi trente ans d’écriture. Puis j’ai rencontré deux producteurs de cinéma, Bertrand Faivre et Alice Girard, qui comprenaient ».

La vue de Strasbourg

« L’idée, au départ, était seulement d’aller filmer la façade du Conseil de l’Europe, où travaillait mon père, et la rue, l’adresse où longtemps je lui ai écrit.

Le matin de l’événement littéraire auquel je suis invitée, je suis dans ma chambre d’hôtel, je regarde par la fenêtre, je vois cet arbre, cette place… et je pense à la première fois où je suis venue à Strasbourg, avec ma mère pour faire la connaissance de mon père, et, tout à coup, je suis envahie par la tristesse. Je pleure. Les pleurs ne s’arrêtent pas. Je me dis qu’il faut que je les conserve, et j’appelle Caroline dans sa chambre pour qu’elle vienne filmer cette peine.

Comme le ferait une actrice, et une metteuse en scène pour que cette douleur soit captée, et visible. C’est cet instant qui a décidé de la place que je me donne dans le film, de sa mise en scène. Une ou deux heures plus tard, je suis devant la sonnette de l’immeuble de la femme de mon père, je ne peux pas sonner. Parce que j’ai peur. D’être refoulée une fois de plus. La porte est fermée comme celle sur les incestes. Puis, je vois Caroline qui filme les sonnettes. Et, mon doigt appuie. Et la peur et la honte disparaissent. »

Face a la violence

« J’ai eu besoin, à un moment, de montrer le film en train de se faire à des amis, notamment au juge Édouard Durand, qui me lit depuis longtemps. Il m’a dit : « Dans tes livres, il y a des scènes où on voit la violence de l’inceste, là évidemment il n’y en a pas, donc la seule violence visible c’est quand tu mets le pied dans la porte. »Je lui ai répondu : « Dans cette scène, je ne suis pas violente, je suis folle. » Parce que, c’est maintenant ou jamais, j’affronte le déni, par la femme de mon père, de l’inceste que j’ai subi. Est-il possible de ne pas voir la disproportion entre la violence de l’inceste, que j’ai endurée et qu’endurent tellement d’enfants, et l’obstination que je manifeste pour en rendre compte et la décrire ? Je fais preuve d’un grand calme, je trouve, quand j’entends certains propos, j’écoute, je sais que c’est filmé, c’est inespéré que ce déni, systématiquement opposé dans ces affaires, soit enfin audible, et visible par d’autres. »

Le montage

« Il n’y a pas de synopsis. Je vois et revois les scènes tournées, je fais et je défais, j’essaie et je reprends… Le montage est guidé par une logique qui n’est pas purement narrative, plutôt liée à la perception sensible. Si on doit réfléchir, on perd l’essentiel, car le raisonnement entre en jeu. Je voulais que le film soit facile à comprendre, et même immédiat. C’est un travail de dentelle, une attention de chaque instant, avec la monteuse, Pauline Gaillard, pendant des mois. C’est ce qu’on voit et qu’on entend qui nous renseigne.

Par exemple, il y a un plan sur une photo, que je ne veux pas décrire ici, à laquelle s’enchaîne une scène violente, extraite d’une émission de Thierry Ardisson où je suis allée en 2000, et où le discours de l’humiliation se voit. Et on comprend, sans qu’il soit besoin de l’expliquer, que le présentateur et d’autres intervenants sont les alliés objectifs de mon agresseur.

Quant aux images intimes, qui datent de la petite enfance de ma fille, elles ont été à l’époque tournées au caméscope. J’avais oublié leur existence, jusqu’à ce que Léonore me les montre sur son ordinateur, en les voyant j’en ai été bouleversée, je retrouvais la sensation exacte de l’amour fou d’il y a trente ans pour ma petite fille, le bonheur exceptionnel qui accompagne son premier pas, sa première nourriture à la cuillère, etc. J’imaginais des phrases du Voyage dans l’Est sur ces scènes d’archives. Il faut toujours dire deux choses en même temps. Car c’est ainsi que nous sommes faits. Claude Régy m’avait dit un jour : « Si un acteur ne peut pas jouer deux choses en même temps, ce n’est pas la peine… »»

Epilogue

« Quand, pendant une conversation filmée, Léonore a dit cette phrase :  » Je suis désolée, maman, qu’il te soit arrivé ça », j’ai su que j’avais la fin du film. C’est une phrase très simple, et en l’entendant, j’ai compris que c’était une phrase que j’avais longtemps attendue. Tout à coup, c’était limpide et merveilleux. C’est tout le contraire de la phrase « J’ai de la peine pour toi »si souvent entendue et si pénible, et qui continue une fois de plus la négation de la chose. « Je suis désolée, maman, qu’il te soit arrivé ça » n’est pas un  » je suis désolé pour toi » supérieur, mais « qu’il te soit arrivé ça ». Et donc, la reconnaissance que quelque chose a eu lieu. »


Propos recueillis par Nathalie Crom et Guillemette Odicino. Télérama. N° 3870. 13/03/2024


2 réflexions sur “Au sujet d’« Une famille »

  1. bernarddominik 14/03/2024 / 13h40

    C’est une histoire triste.
    Mais le plat qu’elle nous présente est il comestible ?
    A la lecture de ce texte je ne me déplacerai pas, le nombrilisme pourquoi pas, mais on est entourés de nombrilistes, on ne nous parle que de viols et de violences faites aux femmes. Combien de films par an ? Bien 50 %.

  2. tatchou92 17/03/2024 / 18h32

    Pas trop envie de me faire des noeuds au cerveau, merci Michel pour ta patience.

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