Protester ou fermer sa gueule ?

… de l’anecdote au constat !

Dans les années 1960, l’économiste et sociologue américain Albert Hirschman (1915-2012) observe, au Nigeria, la construction d’une route permettant de relier deux villes jusque-là uniquement desservies par le train.

Hirschman s’attend à ce que cette nouvelle concurrence améliore la qualité du service ferroviaire, qui doit désormais se battre pour garder mais aussi attirer des clients.

Mais il constate le contraire : loin de s’améliorer, le service proposé aux malheureux passagers du rail s’effondre. Albert comprend ce qu’il se passe : les personnes aisées empruntent désormais la route. Le train pour tous est devenu le train des pauvres. Nécessairement, les recettes diminuent, et avec elles la qualité du service rendu.

De plus, les employés de la compagnie ferroviaire, qui étaient honorés de transporter des chefs d’entreprise, des médecins…, se retrouvent dorénavant avec des paysans, des ouvriers, des personnes âgées. Leur motivation à faire le mieux possible en est atteinte d’autant. Bilan du Dr Hirschman : dans ce cas, la concurrence diminue le bien-être collectif.

Cette petite histoire nous permet de comprendre pourquoi il aurait fallu que l’éducation et la santé soient des monopoles publics, ce qu’elles n’ont jamais été, ou, plus précisément, qu’elles en soient le plus proches possible. C’était l’objectif de la carte scolaire : jadis, les enfants étaient obligés d’aller à l’école publique de leur quartier ou de leur village, et donc de se mêler, au moins un peu, à des enfants d’autres milieux sociaux que le leur.

Mais nous avons basculé dans l’ère du consommateur, l’ère du choix de son hôpital comme de l’école de sa descendance. Le séparatisme social progresse de manière fulgurante, ainsi que l’illustre au-delà de la caricature la ministre de l’Enseignement privé Amélie Oudéa-Castéra. Mais voilà : il y a des personnes qui n’ont pas le choix, ce sont les couillons de fonctionnaires comme moi.

Dans son livre paru en 1970, intitulé Exit, Voice and Loyalty (en français Défection et prise de parole, éd. Fayard), Hirschman propose une typologie des réactions possibles d’une consommatrice face à la dégradation du service qui lui est offert. Soit elle va voir ailleurs en faisant jouer la concurrence : c’est l’exit (« défection »).

Soit elle proteste contre, par exemple, « le service de merde sur la ligne 13 du métro parisien », ce qu’Albert nomme voice (« protestation» ).

Enfin, cette personne mécontente peut choisir de ne pas partir et de ne pas protester, mais de subir, éventuellement en râlant dans son coin, ce sport national. C’est ce qu’Hirschman appelle loyalty (« loyauté »).

Ce modèle, pensé pour les consommateurs, marche très bien aussi pour les travailleurs. Nous, les fonctionnaires, pou­vons démissionner (exit), protester (voice) ou fermer notre gueule (loyalty). La semaine dernière, des petits remous à la RATP ou dans l’Éducation nationale ont montré que la capacité à protester des agents publics n’a pas totalement disparu.

Mais elle est très loin du compte : nous, magistrats, policiers, infirmiers, aides-soignants, accompagnants d’élèves en situation de handicap, enseignants, etc., sommes les professions les plus utiles, voire les plus nécessaires au pays. Mais nous sommes aussi les seuls travailleurs dont le niveau de vie baisse tous les ans, jusqu’à s’effondrer ces deux dernières années.

Même si vous êtes de droite, cela devrait vous inquiéter. Je ne vois qu’une force sociale capable de nous sauver : le Medef, bien sûr, cet enfant archigavé d’aides publiques par Manu-le-complexé-de-ne-pas-être-milliardaire. Amis patrons, je vous le dis : il ne nous reste plus que vous. Pensez à ceci : qui forme les profs de vos enfants scolarisés dans le privé ? L’école publique.

Qui forme le médecin qui accouche madame dans sa clinique privée ? L’université publique.

Je vous fais un dessin, ou vous avez pigé ce qu’il vous reste à faire maintenant, dans votre petit intérêt égoïste bien compris ?


Gilles Raveaud. Charlie Hebdo. 08/02/2024


6 réflexions sur “Protester ou fermer sa gueule ?

    • Libres jugements 12/02/2024 / 10h46

      J’ai approuvé des émoticônes sans bien comprendre leurs significations. amitiés. Michel

  1. bernarddominik 12/02/2024 / 9h24

    C’est la définition des services publics qui est à repenser. La clinique privée doit avoir les mêmes obligations que l’hôpital public, quant aux dépassements d’honoraires ils doivent être limités et mieux encadrés. Pour les transports et l’énergie il faut arrêter cette ineptie de la concurrence mais modifier le statut des employés: le service public à une obligation de résultat en èchange il garantit l’emploi. La garantie ne doit pas être sans réciprocité.

    • Libres jugements 12/02/2024 / 10h33

      En réponse à Bernard…
      La garantie de l’emploi n’est absolument plus assurée par les services publics.
      L’obligation de résultat est inscrite dans les nouveaux contrats d’agent public.
      Quant à redéfinir les obligations du service public ; il faudra/faudrait d’abord que ces agents soient en nombre suffisant pour assurer le rôle qu’il leur ait dévolue dans les différents services publics.
      L’effacement des services publics aux profits de services privés est la plus grande escroquerie réalisée par le libéralisme qui y trouve toujours son compte financier – tant par le haut (actionnariat) que par le bas, organisation du chômage et travaux subalterne payé au rabais – soit en changement l’orientation du service, soit tout simplement en le fermant – tout en récupérant l’immobilier, la technicité, la clientelle – le retrait affecté à des fins autres que ceux destinés aux services publics bien évidemment.

      • bernarddominik 12/02/2024 / 11h57

        Je n’ai jamais dit le contraire. Mais comme client de la SNCF je peux affirmer que le problème n’est pas toujours un manque de personnel. Ne formant quasiment plus de techniciens dans les domaines technique la SNCF n’arrive pas à recruter du personnel pour l’entretien des trains et des voies, pourtant ce ne sont pas les jeunes chômeurs qui manquent. Un neveu ingénieur de l’epfl de Lausanne a tellement de propositions d’emploi qu’il peut se permettre de jouer sur le chômage pour travailler quelques mois par an.

  2. rblaplume 12/02/2024 / 19h26

    Nous sommes à la fin d’un processus qui a commencé dans les années soixante-dix. L’avènement de la gauche devait enrayer ce processus. Hélas, les sociaux démocrates baptisés « socialistes » ont entrepris de ne pas changer la vie pour en effet changer d’avis en catimini. Puis on connaît la suite et l’avènement d’un jeune Inspecteur des Finances :
    1. commission pour la libération de la croissance française ou « commission Attali » juin 2007-2008 M.Macron est nommé rapporteur général adjoint
    Un second rapport intitulé « Une ambition pour dix ans » a été remis au président de la République à la mi-octobre 2010 Monsieur Macron est seulement membre de cette deuxième commission !
    2. M.Macron fait partie de l’équipe de campagne de M Hollande lors de l’élection présidentielle de 2012.
    3. Vous connaissez la suite ……
    C’est une évidence avec le recul que nous donne l’histoire un fort malentendu s’est créé lors de cette folle nuit , sur la place de la Bastille, le 10 mai 1981.
    Nous en avons toujours la gueule de bois et je crains que nous en ayons pas touché le fond.
    Je formule des vœux afin que nous ne soyons pas entraînés vers la guerre.

    Le 7 mars 1895, le journal officiel des débats parlementaires rapporte la citation suivante :
    « Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage.
    Messieurs, il n’y a qu’un moyen d’abolir enfin la guerre entre les peuples, c’est d’abolir la guerre entre les individus, c’est d’abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie-qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille- un régime de concorde sociale et d’unité. »
    Jean Jaurès

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.