On manque de cadre de santé…

… pourtant il y a des médecins dans l’U E – des étrangers et précaires !

[…] « Je préfère ne pas trop penser à ce que j’ai traversé ces dernières années. » Mme Aïcha S. est anesthésiste réanimatrice à l’Assistance publique – Hôpitaux de Marseille (APHM) depuis dix ans. Comme les autres médecins rencontrés, elle préfère témoigner anonymement.

Elle a travaillé une décennie en Algérie avant de rejoindre son mari en France en 2006, puis de vivre « un véritable parcours de la combattante » pour faire reconnaître son diplôme. « Il aura fallu seize ans », dit-elle dans un triste sourire.

Le tableau d’inscriptions à l’ordre recense 234 028 médecins actifs au 1er janvier 2023, dont 29 238 ont obtenu leur doctorat à l’étranger (1). Ce nombre a doublé depuis 2010 et comprend 16 346 diplômés hors d’Europe.

La majorité d’entre eux vient d’Algérie (37 %) – pour rappel à celles et ceux qui auraient oublié que, jusqu’à avoir retrouvé son indépendance, l’Algérie était un département français avec un enseignement et des diplômes bien légaux français , les autres de Tunisie, du Maroc ou de Syrie.

Leurs compétences intéressent des établissements, notamment périphériques, qui peinent à recruter dans les spécialités mieux rémunérées en libéral — comme l’anesthésie-réanimation —, trop contraignantes ou disqualifiées — comme les urgences ou la psychiatrie.

À ces étrangers dont le parcours a en définitive été reconnu, s’ajoutent des milliers de praticiens à diplôme hors Union européenne (Padhue) qui ne peuvent s’inscrire au tableau et sont recrutés sous un statut précaire : stagiaire, faisant fonction d’interne (FFI) ou praticien associé (statut se substituant aux attachés associés et aux assistants associés).

Leur histoire est intimement liée à celle de l’hôpital public. Longtemps lieu d’accueil des déshérités, il ne devient un centre de soin à la pointe du progrès qu’après la seconde guerre mondiale. Alors, le niveau des dépenses s’envole ; les effectifs de praticiens explosent. Ceux des étudiants aussi : leur révolte en mai 1968 affole la frange la plus conservatrice de la corporation, qui voit « dans l’augmentation du nombre d’étudiants — dont certains issus de milieux moins favorisés qu’autrefois — l’une des causes majeures de la crise », selon le chercheur Marc-Olivier Déplaude (2).

L’ordre et plusieurs syndicats obtiennent en 1971 l’instauration d’un numerus clausus — un contingent d’admis en deuxième année. « Puis les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont provoqué une crise économique avec une inflation à deux chiffres. Les médecins se sont mis à craindre pour leurs revenus », poursuit Déplaude.

Ce numerus clausus passe de 8 588 en 1972 à 3 500 en 1993, à l’initiative de gouvernements qui cherchent à contenir le niveau des dépenses de la Sécurité sociale.

Conséquence immédiate : la main-d’œuvre relativement bon marché (jusqu’à 2 300 euros net par mois, hors gardes, en 2023) constituée par les internes vient à manquer. Or ces praticiens en formation contribuent à la « permanence des soins », notamment aux gardes, la nuit et le week-end.

Quand une réforme des études de santé de 1982 encourage les internes de spécialité à s’orienter vers les centres hospitaliers universitaires (CHU) — les hôpitaux réputés, liés à des universités — au détriment des centres hospitaliers (CH), difficile pour ces établissements périphériques de pallier le manque de spécialistes alors que la crise économique frappe aussi les hôpitaux, dotés depuis 1983 d’une enveloppe annuelle limitée.

À cette époque, toutefois, d’autres étudiants et de jeunes médecins arpentent eux aussi les couloirs de l’hôpital. Originaires du Maghreb, du Proche-Orient et d’Afrique francophone, ils ont eu l’occasion de compléter leur formation en France. La solution s’impose d’elle-même aux établissements, qui vont les recruter sous le statut de FFI, à des tarifs défiant toute concurrence (17 500 euros brut par an, hors gardes, en 2023).

Comment régulariser ces praticiens alors que les étudiants peinent à passer le concours français ? Il faut attendre 1999 et le relèvement du quota pour que, la même année, la loi du 27 juillet (dite « CMU ») portant création d’une couverture maladie universelle prévoie la régularisation des Padhue exerçant depuis plusieurs années. Au milieu des années 2000, le dispositif a permis la reconnaissance de huit mille médecins (3).

La loi CMU proscrit l’embauche de nouveaux Padhue, mais n’empêche pas, en pratique, la poursuite des recrutements précaires via un millefeuille de statuts discriminatoires, et moins bien rémunérés — qu’il s’agisse de praticiens adjoints contractuels, de FFI ou de stagiaires. « Nous resterons toujours des médecins de seconde catégorie », nous glisse un chirurgien lors d’une réunion de la Fédération des praticiens de santé (FPS), l’un des deux syndicats historiques de Padhue. […]

En 2012, le nombre de postes non pourvus dans les hôpitaux par des praticiens statutaires atteint 24 % (4). L’augmentation du numerus clausus — autour de sept mille places dans la deuxième moitié des années 2000 — n’a pas d’effet immédiat dès lors qu’il faut environ dix ans pour former un médecin.

L’élargissement de l’Union européenne en 2004 permet l’arrivée de milliers de médecins, notamment roumains (5). « Ce qui a rendu amers bien des Padhue, remarque Cottereau. Ils voyaient acceptés du jour au lendemain les diplômes qui hier ne l’étaient pas. » […]


Eva Thiébaud. Le Monde Diplomatique. Source (Extraits)


  1. « Atlas de la démographie médicale en France » (PDF), Conseil national de l’ordre des médecins, janvier 2023 ; sauf mention contraire, les chiffres fournis dans cet article proviennent de cette source. 
  2. Marc-Olivier Déplaude, La Hantise du nombre. Une histoire des numerus clausus de médecine, Les Belles Lettres, Paris, 2015.
  3. Marc-Olivier Déplaude, « Une xénophobie d’État ? Les médecins étrangers en France (1945-2006) », Politix, vol. 3, n° 95, Paris, 2011.
  4. « Évolution du taux de vacance statutaire des PH temps plein et temps partiel de 2007 à 2017 selon la discipline », Centre national de gestion (CNG) des praticiens hospitaliers et des personnels de direction de la fonction publique hospitalière, juillet 2017.
  5. Lire Philippe Baqué, « La Roumanie, voie de recours des étudiants français », Le Monde diplomatique, juillet 2023. 
  6. « Les salaires dans la fonction publique hospitalière — En 2021, le salaire net moyen augmente de 2,8 % en euros constants », Insee Première, n° 1965, Paris, septembre 2023.
  7. Christophe Dixte et Noémie Vergier, « Revenu des médecins libéraux : une hausse de 1,9 % par an en euros constants entre 2014 et 2017 », Études et Résultats, n° 1223, Paris, 3 mars 2022.
  8. Yannick Neuder, « Rapport sur la proposition de loi visant à améliorer l’accès aux soins par la territorialisation de la formation », Assemblée nationale, 29 novembre 2023. 
  9. Statistique annuelle des établissements de santé, direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), www.sae-diffusion.sante.gouv.fr
  10. « Migration of doctors », Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
  11. Chiffres fournis par le Centre national de gestion, qui gère les procédures d’autorisation d’exercice des Padhue.
  12. Code de pratique mondial de l’OMS pour le recrutement international des personnels de santé, Organisation mondiale de la santé.

Note : la loi sur les migrations Bien que retoquée par le conseil constitutionnel, ne va pas arranger la venue de médecins étrangers alors que nous manquons cruellement de cadres de santé tendres dans la médecine libérale que celle des hôpitaux.

Nous mettrons cette non-volonté d’accueillir du personnel de santé étranger, en parallèle des directives voulant la réduction des budgets dédiés au service public de la santé, laissant aux entreprises privées le soin de pallier la déficience publique. MC


3 réflexions sur “On manque de cadre de santé…

  1. bernarddominik 21/02/2024 / 14h00

    L’ordre des médecins est une institution très hypocrite d’un côté elle se plaint du manque de mèdecins de l’autre elle fait tout pour empêcher qu’il y en ait plus en obtenant du gouvernement des numerus clausus limitant l’accès à la profession. Et nos gouvernants, peu soucieux de l’intérêt général, ont appliqué cette politique de limitation, et jouent eux aussi les étonnés.

    • Libres jugements 21/02/2024 / 14h25

      Inutile de raconter des histoires. Il s’agit tout simplement de passer l’ensemble de la santé publique, dans le privé – libérant du même coup, une part de budget important dans l’escarcelle de la nation – dans le privé et en cela correspond au désir de l’union européenne et de son libéralisme débridé.
      La santé sera demain avant tout libérale, seule Ce qui auront les moyens pourront se faire soigner tel le modèle américain ou anglais les autres… c’est-à-dire la majorité de la population devront se contenter de soins approximatifs…

    • tatchou92 21/02/2024 / 17h14

      -Si je respecte les praticiens hospitaliers et libéraux, pour avoir travaillé à leurs côtés, pendant plus de 30 ans, tant en hôpital public, qu’occasionnellement en privé en arrivant sur Paris (mon ancienneté ne pouvant être reprise par l’AP-HP) qu’en centre municipal de santé, que gestionnaire d’un SSIAD, d’une résidence autonomie, et d’un service d’agents sociaux (ex aides ménagères),
      – je regrette profondément que de trop nombreux n’effectuent plus de gardes, ne se déplacent plus à domicile.. Heureusement, le système de maisons médicales de garde commence à se développer.. ce sont les patients qui téléphonent au 15..celui-ci prévient le médecin qui effectue la garde, reçoit le patient, traite, prescrit, fait éventuellement hospitaliser et encaisse la consultation. Pour cela il faut une entente entre praticiens, des locaux mis à disposition, par une collectivité ou un groupe de collectivités et des moyens de transport pour les patients…pas évident pour ceux qui n’ont pas de véhicule, ni de famille à proximité. Cà ne règle pas la question des déserts médicaux de province.. et de certaines banlieues.. surtout lorsque l’hôpital public ferme momentanément des services.. faute de personnel soignant.. anoter que les fermetures de lits ont commencé depuis de nombreuses années…

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