Si nous parlions salaires

Des regards incrédules devant les étiquettes. Des questions que l’on pensait ne jamais devoir se poser : « Ce soir, c’est entrée ou plat ? »

Les fruits et légumes devenus produits de luxe. Le vol comme seule issue pour tant de gens. Des scènes maintenant banales dans un pays où, par ailleurs, dividendes et salaires des patrons du CAC 40 s’affolent, entre deux turpitudes de banquiers qui, eux, n’ont pas à choisir entre entrées, viandes, poissons, fromages et desserts.

Du café, de la moutarde, du papier-toilette, dont le prix a flambé de 30 % au cours des douze derniers mois : les multiples relevés effectués par tous les grands médias – même Le Monde s’y est mis – sont formels : l’inflation est réelle. Or qui a vu ses revenus progresser de 30 % ? Face à cela, les États agissent. Au Portugal, la TVA a été supprimée sur des biens alimentaires de première nécessité, les aides sociales ont été accrues et les fonctionnaires ont eu droit à une « extraordinaire » hausse de 1 % de leurs salaires. Bon, l’inflation y est de 8 %… En Espagne aussi, la TVA sur les aliments de première nécessité, c’est fini ! Et les ménages gagnants moins de 27 000 euros par an ont reçu un chèque de 200 euros, muchîsimas gracias (l).

En Grèce, l’État prend en charge, durant six mois, 10 % des achats alimentaires des familles modestes. Au Royaume-Uni, le gouvernement a plafonné les factures d’énergie des ménages ; il paye la moitié de celles des entreprises. Et de multiples impôts ont été baissés – bon, surtout pour les riches, qu’apprécie le richissime lui-même nouveau Premier ministre, Rishi Sunak -, comme la taxe sur les transactions immobilières et l’impôt sur le revenu… Un trou dans la caisse publique de plus de 110 milliards d’euros !

Et c’est bien sûr le problème. Que faudrait-il faire ? Augmenter les salaires, pardi !

De façon plus qu’inattendu, le soutien est venu du Fonds Monétaire International (FMI), qui a publié dès octobre dernier une étude montrant que la « boucle prix-salaires » n’existe pas : il est donc possible d’augmenter les salaires sans que cela n’incite les prix à la hausse (2). Récidivant récemment, les camarades du FMI remarquent que, en dépit de taux de chômage orientés à la baisse, les hausses de salaires restent limitées et inférieures à la hausse des prix, si bien que les salaires réels (c’est-à-dire le pouvoir d’achat) diminuent (3).

Qui a vu ses revenus progresser de 30 % ?

Plus fort encore : il y a quelques semaines, les géniaux crânes d’œuf de la Banque centrale européenne, eux-mêmes en lutte pour des hausses de salaires, ont démontré que l’augmentation récente des prix dans la zone euro était d’abord due à la progression… des profits (4).

Certes, au cours des années 1970, les salariés s’étaient gavés, captant 70 % de la richesse, ne laissant que 20 % à leurs employeurs (10 % étant prélevés sous forme de taxes). Aujourd’hui, les travailleurs précarisés ne reçoivent que 56 % du gâteau, tandis que la part patronale a bondi à 33 % (11 % allant à l’État) !

Résultat : une chute de 5 % du niveau de vie de l’employé moyen de la zone euro en 2022.

La conclusion est claire : il faut augmenter les salaires, ce qui soutient la demande, et ne coûte rien aux États. Surtout, le salaire, c’est la mesure de notre dignité.

Suite au succès de la contestation de la réforme des retraites, je propose donc l’organisation d’une grande conférence sociale consacrée à l’augmentation des salaires.


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 05/04/2023


  1. « Inflation : quelles sont les mesures mises en place par nos voisins européens ? », par Emma Confrère (Le Figaro, 29 mars 2023).
  2. « Les risques d’une spirale prix-salaires semblent maîtrisés, malgré une inflation élevée », par John Bluedorn (blog du FMI, 5 octobre 2022).
  3. « Wage-Price Spiral Risks Still Contained, Latest Data Suggests », par Jorge Alvarez, Niels-Jakob Hansen (blog du FMI, 24 février 2023).
  4. « ECB confronts a cold reality : companies are cashing in on inflation », par Francesco Canepa (Reuters, 2 mars 2023).

Une réflexion sur “Si nous parlions salaires

  1. bernarddominik 09/04/2023 / 14h51

    Il faut aussi noter que le niveau de vie des français a reculé de 11% par rapport à l’Allemagne sous Hollande et Macron 1.

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