Amuser la galerie

Expression…

C’est aux spectateurs enclos dans cette galerie, et passablement excités j’imagine, que se réfèrent des expressions telles que jouer pour la galerie. « On dit aussi la galerie, pour dire les spectateurs qui sont dans la galerie. La galerie ne lui est pas favorable » (Dictionnaire de Trévoux, 1710).

On pouvait aussi, dans ce jeu aux règles précises et compliquées, se livrer à quelques extravagances, par exemple, pour montrer son adresse et sa décontraction, renvoyer la balle par-dessous la jambe. Comble de désinvolture ! Mais cela « amusait la galerie » !

Ces locutions sont passées dans la langue du théâtre, voici comment : à la scène on a dit longtemps pour un jeu à effets faciles ou des bons mots un peu lourds amuser le parterre. En effet, dans les anciennes salles de spectacle, le parterre (ou devant de la scène) n’avait pas de sièges à cause du suintement permanent des chandelles du plafonnier. L’emplacement était réservé, à prix réduit, au menu peuple qui se tenait là debout, attentif à la fois au jeu des acteurs et aux remarques des voisins, tâchant d’esquiver les gouttes de suif qui tombaient du plafond, et qui s’amusait bien quand même.

Avec l’installation de l’éclairage au gaz, peu de temps après la fermeture des derniers jeux de paume, les théâtres à l’italienne se réorganisèrent : le beau monde occupa le parterre devenu habitable, tandis que la piétaille gagnait les derniers balcons, la plus haute galerie. L’expression « amuser le parterre » n’étant plus de mise à cause de la gravité des nouveaux occupants, elle fut naturellement remplacée par « amuser la galerie », qui justement était libre, et trouvait désormais, avec une justification nouvelle, une nouvelle vie. Un échange en somme. Si l’on songe que jusqu’au milieu du XVIIe siècle les pièces de théâtre se jouaient dans les jeux de paume, c’était même un prêté pour un rendu!

Pour la curiosité j’ajouterai qu’il existait autrefois une autre sorte de « gallerie ». On appelait ainsi (du vieux verbe « galler », s’amuser (qui a donné « galant »)) une partie de plaisir, ou une joyeuse compagnie. Ainsi les assemblées de femmes qui festoyaient jadis pendant plusieurs semaines au chevet d’une accouchée pour la distraire pendant ses relevailles. Dans les XV Joies de mariage (XVe siècle) il en est fait un commentaire avaricieux : « Les commeres viennent et se font les levailles belles et grandes. [Elles] s’esbatent en la meson de l’une d’elles pour galler et parler de leurs chouses (…) et confondent plus de biens a celle gallerie que le bon homme n’eust pas en huit jours pour tout son mesnage. »


Claude Duneton – Recueil “La Puce à l’oreille”


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