Le boulevardier

Une fois l’an, les autorités fondent sur les  refuges de fortune des sans-papiers et demandeurs d’asile qui parsèment les villes de France avec Kârcher et désinfectant.

Elles font tomber les tentes crasseuses et les abris bringuebalants, puis aspergent leurs résidents de gaz lacrymogène. Après quoi, tout le monde se sent bien mieux. Mais elles en ratent toujours un ou deux.

Les boulevards des Italiens et Haussmann se rejoignent en une flèche étroite au pied du boulevard Montmartre. Cet inutile triangle de trottoir est un point de rendez-vous apprécié des pigeons. C’est par là que vit Alexandru Dudau, un Roumain de 62 ans. Pas dans un appartement chic. Non, Dudau habite une minuscule tente installée sur une bouche d’aération, à quelques mètres de la sortie du métro. Posté entre deux jeunes arbres miniatures, Alexandru y entretient de ravissants petits jardins en pots qu’un tas de pigeons prennent pour perchoir.

Cela fait six ans qu’Alexandru vit ici. « La première nuit, je dors là, sur des cartons. Il fait froid et il pleut, mais j’ai ma « canal chaude » [dans son français approximatif, c’est ainsi qu’Alexandru nomme la bouche d’aération]. Mais je comprends que la pluie peut me rendre très malades. Donc, le lendemain, je mets une affiche « J’ai besoin d’une tente ». Midi, arrive un monsieur français, un Breton qui bosse dans la banque à côté. Il me dit : « Je ne sais pas combien vous donner. » En cinq minutes, je trouve sur Internet combien ça coûte. Dix minutes après, il revient. Il me donne 83 euros. Et ma résidence commence. »

Elle est riquiqui, sa tente, tapissée de couvertures et de vieux papiers épuisés. Il y a une microradio et une bouilloire naine. Dehors, il a installé des petites tables et des chaises, on dirait un vide-greniers permanent.

Accrochés près de l’entrée de la tente, pendent un costume et une chemise remarquablement élégants. Pendant toute la soirée que je passe avec Alexandru, mon oeil revient inexorablement vers ce costume, classieux avatar, poignante affirmation de soi.

Crucial : Alexandru possède une clé des toilettes de la station de métro. Je l’interroge là-dessus et découvre que la qualité de son ordinaire dépend de notables gentillesses qui pourraient mettre en difficulté ceux qui les lui prodiguent, donc zéro détail là-dessus (mais le type de la clé est à l’évidence un absolu mensch, un noble personnage).

Je lui parle sécurité. Depuis des années que je le vois, je l’ai toujours trouvé si exposé, à la merci du bon vouloir des innombrables passants. « On me fait pas chier. On se dit, Alexandru est gentil. Il ne se drogue pas, il n’est pas raciste, pas homosexuel. J’ai eu mes moments dans des refuges pour SDF. Et j’ai compris que je voulais être seul, être laissé tranquille. Je crois que les personnes qui passent peuvent le comprendre. Alors, on me laisse tranquille. »

Il n’abandonne pas souvent son chez-lui sans surveillance, faut dire. En dehors d’occasionnelles virées shopping à Barbès pour des cigarettes de contrebande et de ses balades nocturnes autour des Grands Boulevards, il est pantouflard par nécessité, Alexandru. Il ne s’éloigne pas de la tente, avec ses livres, sa déco de récup et ses affiches à l’orthographe excentrique.

ALEXANDRU – ECRIVAIN.

PHOTO INTERDIT.

SVP, J’AI BESOINE DE TIKET RESTO MERCI.

« Je fais très attention mais on ne m’agresse pas. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être je suis protégé. Par qui, par quoi? Je ne sais pas. »

Alexandru arrive en France le 21 septembre 2014. Il est d’une précision remarquable sur les dates et l’exactitude historique des sommes d’argent qu’on lui donne. Fervent comptable du temps et de la charité. Déjà diabétique, il se retrouve vite à l’hôpital, où il passe trois mois pour y avoir chopé la tuberculose. À sa sortie, il reste une semaine dans un refuge pour patients sans abri à Villejuif (94). Puis quatre mois dans un foyer près de la gare du Nord.

« C’était sympa, au début. Moi, je m’en fous. Arabe, noir, blanc, ça m’est égal. Mais il y avait un trafic de drogue à peine croyable. Je m’en mêlais pas, mais on m’a volé des choses, portable, argent, et il y avait parfois des ennuis avec la po­lice. Un jour, les flics m’ont dit : « Dégage Roumain. Rentre chez toi. Roumains interdits ici. » Je suis parti. Je dormais à la gare Saint-Lazare, au début. Trois Polonaises m’ont aidé. Puis une flic, algérienne, m’a donné 10 euros. Ma gueule lui a plu. Elle m’aidait chaque fois qu’elle passait. Elle m’a trouvé un autre refuge mais ça n’a pas marché non plus. J’ai trouvé une autre solution. »

Juché sur le volcan miniature de la bouche d’aération, Alexandru évoque le plus étrange des contes de fées. Figure d’elfe ou de Hobbit réchauffé par les exhalaisons souterraines, entouré de centaines d’oiseaux affamés. Il est poète, affirme être l’auteur de six livres. En ce moment, il écrit son Journal de Paris.

Mais, chez Alexandru, le plus intéressant, c’est son entourage, principalement constitué d’employés aisés du quar­tier. Il est singulièrement bien aidé. M. Arnaud, le Breton qui lui a offert sa tente dès son deuxième jour sur la bouche d’aération, repasse souvent depuis pour lui glisser un billet. Pendant le confinement, en télétravail depuis la Bretagne, il demandait à ses collègues de passer voir Alexandru pour lui donner de l’argent.

Mais M. Arnaud n’a acheté que la première tente. Pendant l’une de ces campagnes sporadiques de répression des « cam­peurs » à la rue, quelqu’un à la mairie a décidé que le petit paradis pourri d’Alexandru devait disparaître. Deux jeunes policiers penauds ont plaqué Alexandru contre le mur pendant que leurs collègues plus âgés et plus costauds détruisaient la tente et tout ce qu’elle contenait – y compris ses papiers d’identité (plus sept costumes et neuf cravates, d’après le toujours minutieux Alexandru). « C’est un programme de désinfection, m’a dit la personne de la mairie avec un sourire. Tout a été jeté à la poubelle. J’étais dévasté. » Et ils sont simplement partis.

Alexandru a dû retourner en Roumanie pour refaire sa carte d’identité (M. Arnaud lui a donné 300 euros pour payer le voyage). À son retour, il a remis une pancarte « Besoine d’une tente ». À nouveau, le jour même, quelqu’un lui a fourni le nécessaire. Cette fois, c’était Mme Isabelle, l’avocate. Elle l’a même invité à venirvivre chez elle avec son mari et son enfant pendant un moment. Alexandru a décliné. « J’ai pas l’habitude de vivre avec des gens. J’ai besoin de la rue maintenant. Pour regarder ce qui se passe. C’est pour mon journal. Il faut que je voie tout. Il faut que je voie les gens qui passent. Il faut que je voie les putes, les SDF, et même mes pigeons. »

Alors le voilà de retour in situ. Coincé là comme un pansement oublié. « J’ai mes 20m2. On me dit qu’il y a pire. » Et comme toujours, une centaine de pigeons se tiennent là, vigilants, patients. Attendant quelque chose, à l’évidence.

Ils n’ont pas tort. S’il parle de ses bienfaiteurs sans émotion visible, Alexandru est très attaché à ses pigeons. Ils ne le quittent pas, certains se laissent toucher, quelques-uns ont des noms. Il désigne Luka, petite chose chétive et peu engageante à la tête crasseuse. « Elle est tombée du nid, je l’ai récupérée. » Alexandru a pris soin de l’avorton pendant plus d’un mois (jusqu’à l’emmener avec lui sous sa veste lors d’une de ses virées à Barbès). Le jeune volatile lui reste fidèle, elle attend, impassible, avec un air de victime.

Pourquoi, demandez-vous, après être retourné en Roumanie régulariser ses papiers, M. Dudau est-il revenu à Paris pour vivre sous une tente ? Je transmets. « Tu sais, M. Robert, elle n’est pas intéressante, ta question. Ce sont mes amis qui sont intéressants, les gentils qui passent. »

L’argument est respectable. Qui gêne-t-il, avec sa petite tente ? Combien coûte-t-il à l’État français ? Ce n’est pas l’État qui le finance, mais les gens qui vivent ou travaillent autour de son bout de boulevard, qui lui glissent de gros billets. Rencontrer Dudau vous en apprend un rayon sur ceux avec qui vous partagez la ville. Il ne fait rien pour plaire. Son charme est aussi soigneusement rangé que sa multitude de documents. Si l’âge commence à se faire sentir, et sa mauvaise circulation à le faire souffrir, on dirait une version roumaine délabrée de Morgan Freeman, le charisme en moins. Mais il est la meilleure nouvelle que j’entends depuis bien longtemps à propos de Paris. Un service qu’il ignore fournir.

Parce qu’Alexandru Dudau, avec son roulement de bienfaiteurs de proximité, est la preuve vivante que les Parisiens ne sont peut-être pas les connards égoïstes que le reste du pays imagine.


Robert Mini Wilson – Traduit de l’anglais par Myriam Anderson – Charlie Hebdo 26 mai 2021


Interprétation poétique – Dessin de Zorro -Charlie Hebdo – 26 mai 2021