La « Charte des imams » est à vau-l’eau !

Pour essayer d’y voir un peu clair …

Une charte des imams était en train d’être élaborée par les membres du Conseil français du culte musulman (CFCM). Mais Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, annonce qu’il jette l’éponge. Il dénonce une offensive des partisans de l’islam politique qui a vidé la charte d’une partie de son contenu républicain.

 […] Pour lui, il y a aujourd’hui, entre les différentes tendances du CFCM, « deux projets de société totalement opposés ». « La seule vertu de ce projet de charte est d’avoir montré les positionnements de chacun, dit-il. J’en tire les conséquences, je n’y participe plus. »

Cette charte, c’était une demande d’Emmanuel Macron, dans le sillage de son projet de loi contre le séparatisme, et après l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre dernier.

Le chef de l’État avait reçu les dirigeants du CFCM mi-novembre. Il en est ressorti un projet de conseil des imams, chargé de leur « labellisation », un peu sur le modèle du conseil de l’ordre des avocats.

Aujourd’hui, en effet, ce sont souvent des imams « détachés » qui officient, venus de Turquie, du Maroc ou d’Algérie, et, surtout, n’importe qui peut se proclamer imam, puisqu’il n’y a aucune instance religieuse pour les agréer.

Pour mettre en place ce conseil, le CFCM devait élaborer une charte dans laquelle seraient écrites noir sur blanc les valeurs que ces imams devraient respecter, sous peine d’être révoqués.

Chacune des fédérations a remis une contribution pour en faire une synthèse.

 Or certains membres du CFCM, comme la Confédération islamique Millî Gérüs (CIMG), les Musulmans de France (ex UOIF, proche des Frères musulmans) ainsi que Foi et pratique (des fondamentalistes proches du Tabligh), ont semble-t-il oeuvré pour que les aspects les plus républicains proposés notamment par la Grande Mosquée passent à l’as. « Plusieurs principes républicains présents dans la charte ont été mis de côté », déplore le recteur.

Nous nous sommes procuré une des dernières moutures de ce projet de huit pages, intitulée « Charte des principes du conseil national des imams». On peut y lire notamment : « Les signataires s’engagent à refuser de s’inscrire dans une quelconque démarche faisant la promotion de ce qui est connu sous l’appellation islam politique. » Sauf que dans cette version encore en construction, la définition de cet islam politique est entièrement rayée. Elle se présentait ainsi : « Par islam politique, la présente charte désigne les courants politiques et/ou idéologiques appelés communément: wahhabisme, salafisme, doctrine des Frères musulmans, et plus généralement toute mouvance locale, transnationale ou internationale qui vise à utiliser l’islam afin d’asseoir une doctrine politique, notamment parmi celles dont les textes rejettent la démocratie, la laïcité, l’égalité entre les femmes et les hommes ou qui fait la promotion de l’homophobie, de la misogynie, de l’antisémitisme, de la haine religieuse […] ».

Exit, donc, cette définition de l’islam politique. « Ce n’est pas étonnant, puisqu’en mentionnant les Frères musulmans, les Musulmans de France, qui sont proches d’eux, se condamnaient eux-mêmes », raille Bernard Godard, un spécialiste de l’islam en France.

Autre point de friction, la question de l’ingérence de pays extérieurs.

Ainsi, toute cette partie est biffée : « Nous nous engageons à ne pas utiliser l’islam […] pour les besoins d’un agenda politique dicté par une puissance étrangère qui nie la pluralité consubstantielle à l’islam, rejette la liberté de conscience, la démocratie, l’égalité femmes-hommes ou fait la promotion de l’homophobie, de la misogynie, du racisme ou de l’antisémitisme. Nous refusons que les lieux de culte servent à diffuser des discours politiques ou importent des conflits qui ont lieu dans d’autres parties du monde. » Décidément, dès qu’il est mention de lutte contre l’antisémitisme, la misogynie ou l’homophobie, il semble que ça pose un problème…

Autre point polémique, celui concernant des sanctions pour les imams en cas de non-respect de la charte.

La phrase suivante a été supprimée : « Le fait pour une fédération de ne pas déjuger un imam contrevenant et/ou de ne pas procéder à son exclusion peut justifier l’exclusion de ladite fédération. » Autant dire que la portée de la charte dans son ensemble serait réduite à néant.

Ce qui a entraîné la réaction du recteur, c’est aussi la parution d’un article dans Mediapart. « J’y suis gravement mis en cause, déplore Chems-Eddine Hafiz. // y a une perte de confiance. Je savais que les positions étaient très divergentes, mais je ne m’attendais pas à cela. Je suis présenté comme celui qui souffle à l’oreille du ministre Darmanin, c’est faux. »

Dans cet article a fuité une première version du projet de charte, intitulée alors « Charte des principes des musulmans de France », avant la « reprise en main » par MillîGrils et les Musulmans de France.

Médiapart la présentait alors comme ne satisfaisant pas toute une partie du CFCM ainsi que plusieurs imams, car trop proche de ce que demandait le ministre de l’Intérieur. « Elle colle tellement aux objectifs politiques de l’exécutif qu’elle gêne des imams l’ayant consultée », explique l’article. Sauf que, au sein du CFCM, elle gênait avant tout les tendances les plus radicales. Il aurait été bien de le préciser.

D’autres points qui, selon l’article de Mediapart, faisaient polémique, comme le fait de dénoncer un « prétendu racisme d’État », ont finalement été conservés dans la version ultérieure. « Nous réaffirmons solennellement que la dénonciation d’un prétendu racisme d’État ne recouvre aucune réalité en France », peut-on lire dans la charte, sans aucune rature.

Maintenu, aussi, le fait de dénoncer « certaines pratiques culturelles prétendument musulmanes » comme « l’excision, les mariages imposés, les certificats de virginité ».

On peut lire par ailleurs dans cette version de la charte un engagement en faveur de la laïcité ainsi que la possibilité de changer de religion ou d’être athée, même si le mot n’est pas écrit : « Les signataires s’engagent à ne pas qualifier un changement de religion de « crime », ni à stigmatiser celles ou ceux qui renoncent à une religion. »

Quels sont les courants en présence?

Selon nos informations, parmi les neuf tendances, la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles (FFAIACA) se situe sur la même ligne que celle du recteur de la Grande Mosquée de Paris.

D’autres, en off, nous disent qu’il leur semblait qu’un consensus autour d’un texte avait été trouvé, et déplorent une « surenchère de tel ou tel sur un sujet très délicat ». Chems-Eddine Hafiz fustige une « attitude très hypocrite » de la part de certains. Ambiance.

Sollicités, les représentants de Milli Gürüs et des Musulmans de France ainsi que le président du CFCM, Mohammed Moussaoui, ne nous ont pas répondu.

Rappelons que la Grande Mosquée de Paris est affiliée à l’Algérie. Mais le recteur et l’ambassadeur algérien seraient toutefois en mauvais termes. « La Grande Mosquée de Paris est d’abord algérienne et ne sera jamais rien d’autre. Et c’est cela, le plus important », a déclaré l’ambassadeur ces derniers jours lors d’une visite sur place. Est-ce un message à l’attention du recteur?

À l’oeuvre en face, on l’a dit, Millî Görûs notamment.

Mouvance née en Allemagne dans les années 1960 via la diaspora turque, elle ne représente que 3 % des lieux de culte en France, mais c’est une minorité très agissante. L’organisation est notamment implantée à Bordeaux et à Strasbourg, et se développe dans d’autres villes. « Son fondateur, Erbakan, est un islamiste. Son objectif était de réislamiser la population, loin des valeurs démocratiques, explique à Charlie Stéphane de Tapia, chercheur spécialiste de l’immigration turque. Aujourd’hui, Millî Görüs est adepte d’un double langage, dans un respect apparent de la République, mais leur credo, c’est de dire : nous sommes d’abord turcs et musulmans. »

En Allemagne, Milli Görüs est considéré comme « islamiste fondamentaliste » par le renseignement. Mais en France, sa branche locale siège donc au Conseil français du culte musulman comme si de rien n’était.

La fracture entre un islam politique et un islam respectueux de la laïcité se creuse au sein du CFCM, qui, dès ses origines, en 2003, était déjà bien brinquebalant. « L’islamisme politique a complètement dévoyé la religion musulmane, et certains ne veulent pas lutter contre ceux qui la dévoient », déplore le recteur.

Chems-Éddine Hafiz, arrivé en janvier 2020, est un des rares à prendre position clairement. Il a d’ailleurs publié une tribune remarquée dans Le Figaro en septembre, dans laquelle il n’hésitait pas à défendre Charlie : « Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de dessiner, d’user de son art et surtout de vivre. Que le drame qui a frappé cette publication, des policiers et nos compatriotes juifs serve de leçon à la communauté nationale, mais aussi à ceux qui se réclament de l’islam, à ceux qui se disent « amis des musulmans » et qui ne condamnent pas clairement ces crimes terroristes : en quoi le meurtre de dessinateurs a fait avancer la cause des musulmans ?Et en quoi la destruction et la barbarie peuvent-elles servir l’image de l’islam?» Ses prises de position lui valent menaces et campagnes violentes sur les réseaux sociaux.

Avec le retrait du recteur de la Grande Mosquée de Paris, le projet voulu par Macron et Darmanin pourrait bien tomber à l’eau.

Ce n’est donc pas cette fois que ce vieux serpent de mer de la certification des imams va aboutir. Pas sûr d’ailleurs qu’une charte initiée au départ par l’exécutif (celui-ci s’implique beaucoup, au risque de quelques renoncements au principe de séparation entre les cultes et l’État) aurait été bien acceptée par les mosquées, et d’autant plus celles qui ne doivent rien au CFCM. Lequel pourrait vivre ses dernières heures avec cet « équilibre » des fédérations : selon nos informations, le recteur envisagerait de se retirer.


Laure Daussy – Charlie Hebdo -30 déc. 2020