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Bruxelles n’a jamais passionné les foules. C’était avant que le rouleau compresse Politico et sa jeune journaliste star Tara Palmeri ne débarquent en ville.

Corina Cretu est commissaire européenne, roumaine et extrêmement paresseuse. C’est bien simple : en un an, la moitié de son staff a jeté l’éponge, dont le directeur de cabinet, son adjoint, et le chef de sa com. Il faut dire que la blonde incendiaire de 48 ans ne se pointe jamais au bureau avant 10 heures, voire jamais au bureau tout court le lundi, le jeudi et le vendredi. Et comme si son emploi du temps n’était pas assez léger, Cretu n’hésite pas à transformer ses missions officielles en vacances familiales, comme lorsqu’elle est partie dix jours à La Réunion au mois de mai.

Pire, l’ex-amante de Colin Powell, poussée par Jean-Claude Juncker pour réaliser un semblant de parité au sein de la Commission, utilise ses employés pour faire ses lessives et conduire sa famille partout dans Bruxelles. Pas mal pour un salaire à 300 K€ l’année. Et en plus, elle clope au boulot.

Tara Palmeri, 28 ans, scoop artiste

Voilà typiquement le genre d’histoire bruxelloise que vous n’avez jamais lue : drôle, scandaleuse et hautement révélatrice de la dérive des élites de l’Union européenne. “Tout le monde le savait mais personne ne l’a jamais écrit. Pourquoi faut-il qu’une fille complètement extérieure aux institutions se penche dessus pour qu’on en parle enfin ?”, s’énerve Tara Palmeri, auteur de l’exclu dont tout Bruxelles parle.

A 28 ans, la journaliste américaine est ce qu’on appelle une “scoop artist” – une reporter dédiée au hard news, accrochée à son iPhone et debout à des heures indues pour chopper la moindre info inédite. Surtout, c’est la figure montante de Politico.

Les fans de House of Cards sont familiers du ton abrasif du site américain, jamais le dernier pour ruer dans les brancards de l’establishment. Souvenez-vous : c’est pour le turbulent et novateur Slugline (équivalent de Politico) que l’ambitieuse Zoe Barnes quitte son vieux quotidien ronronnant (un Washington Post à peine voilé).

Politico, un format hybride

Fondé en 2007 par des journalistes issus de la presse écrite traditionnelle, Politico a bouleversé en un temps record le panorama des médias et de la politique made in Washington DC, donnant au passage ses lettres de noblesse au web. Oui, on peut produire de l’info inédite et de qualité sur internet. Et on peut même gagner de l’argent. Il suffit de viser juste.

“Politico, c’est à la fois le New York Times, pour son côté infos exigeantes qui redéfinissent l’agenda politique, et le New York Post, pour son côté outrageux et déterminé à sortir tous les scoops”, continue le quinqua aux yeux vifs, ex du Washington Post. Ce qui explique la présence sur le site de formats hybrides comme le Playbook, une newsletter quotidienne qui fait rire autant qu’elle instruit.

“Nous nous adressons à un public obsédé par la politique”

“Nous nous adressons à un public obsédé par la politique : pour eux, c’est un sport, une passion comme la musique ou le cinéma. On parle à des fans”, explique de sa chaude voix John Harris, cofondateur de Politico, de passage à Bruxelles. D’où une règle d’or : ne jamais barber ces lecteurs déjà très informés.

Exemple, vendredi 19 février : “Le surréalisme sans limite de la Belgique. Bruxelles doit lancer de gros travaux pour réparer ses tunnels en 2016. Ça risque d’être compliqué : le gouvernement a rangé les plans dans un endroit sombre et humide, et les souris ont tout dévoré.”

Une scénarisation hollywoodienne de la politique

Fort de ce succès, Harris et son collègue Jim VandeHei ont décidé de transposer leur modèle à Bruxelles en s’associant au groupe Axel Springer, proprio, entre autres, du tabloïd  allemand Bild. Le deal est chiffré  quelque part entre “10 et 99 millions d’euros”. Sur le même créneau, seule une poignée de médias techno, comme EurActiv ou Contexte, plus habitués à disséquer les politiques publiques que les mœurs des hommes de pouvoir.

Mais si la politique US se prête volontiers à une scénarisation type Hollywood, difficile d’imaginer s’amuser autant dans la morne capitale de la bureaucratie européenne. D’autant que le microcosme bruxellois (20 à 30 000 personnes) est bien plus petit que celui de DC…

“Bruxelles n’est pas ennuyeuse !”, assure au contraire Matt Kaminski, rédacteur en chef de Politico.eu, passé par le Wall Street Journal. “Sous la surface austère, on retrouve les mêmes histoires humaines qu’ailleurs, le cynisme, les secrets, les rivalités… comme dans une série télé.”

Trois bureaux à Paris, Londres et Berlin

Depuis le lancement du site il y a dix mois, les crises (migratoire, diplomatique, terroriste, monétaire, britannique…) ont engendré bon nombre d’intrigues de palais. Harris rigole : “Qu’est-ce qu’il y a d’ennuyeux là-dedans ?” Pour dynamiter la communication verrouillée de la Commission, Politico frappe fort.

Certes, les Américains n’ont pas réussi à embaucher le très connecté Peter Spiegel, patron star du bureau européen du Financial Times. Alors ils ont mis le paquet. Sous les ordres du staff US, on compte trois bureaux à Paris, Londres et Berlin, quarante journalistes (là où l’AFP et Reuters n’en compte qu’une dizaine), seize nationalités, dont une partie issue des institutions ou du secteur privé. Les vieux briscards s’interrogent : cette débauche de moyens est-elle nécessaire ?

Politico assume : il faut secouer le traitement ronronnant de l’UE. Même du côté des journalistes pure souche, le casting a quelque chose d’inédit. A commencer par Tara Palmeri, première recrue et seule reporter américaine de la bande. “La première fois que l’on s’est rencontrés, elle m’a dit : ‘Je ne connais rien à la politique de l’UE, mais donne-moi un vrai budget de notes de frais et je te sortirai des scoops”, rigole encore John Harris.

Premières armes dans le New Jersey

Formée à l’école du tabloïd, Tara n’a que deux mots à la bouche : “fun” et “sources”. “Quand j’étais au New York Post, on avait un budget illimité pour inviter nos sources dans les meilleurs endroits : ce sont des clients sur lesquels on investit pour avoir les infos en premier. On se marrait bien ! A Bruxelles, les gens sont plus timorés…”, râle la journaliste.

De ce côté de l’Atlantique, la différence culturelle pèse de tout son poids. “Le journalisme américain est beaucoup plus transactionnel, je te donne une info si tu m’en donnes une autre. Ici, même au plus haut niveau, j’ai l’impression que les gens ne savent pas se servir de la presse”, continue-t-elle en agitant les mains.

Père italien, mère polonaise, Tara Palmeri a grandi dans le New Jersey. Plutôt que de refaire tout Britney Spears sur sa machine à karaoké, elle fait semblant de couvrir la guerre des Balkans planquée derrière son lit, quand elle ne couche pas les invités sur le canapé familial façon Oprah.

Tara Palmeri débute comme news assistant chez CNN

La mini-fouine est bientôt surnommée “Jersey Journal”. A l’American University, elle fonce tout naturellement vers le journalisme. Tara se fait embaucher par CNN comme news assistant pour couvrir les débuts d’Obama. On est en 2008, elle est déjà au bon moment au bon endroit.

Une carrière qui décolle à Washington

Les semaines de quatre-vingt-dix heures et les réveils à 3 heures du mat s’enchaînent. Pas grave, elle réseaute à fond et matraque les invités à grand renfort de cartes de visite. Rapidement, Palmeri creuse son sillon : des histoires piquantes, comme celle des SDF qui font la queue au Congrès pour garantir aux lobbyistes d’entrer dans le bâtiment… et détricoter la loi sur la sécu universelle.

Repérée par le Washington Examiner, elle fait décoller la rubrique gossip politique qui passe, en un an, de 25 000 à 1,7 million de vues par mois. “J’étais déterminée à ce que mes scoops soient repris par les autres. Je frappais à la porte de tout le monde, je me suis incrustée dans des milliers de soirées…”

Tant et si bien que Palmeri finit même par envoyer un puissant lobbyiste en désintox sexuelle. “C’est pas grave si tu sors des histoires qui fâchent : si tu fais du bon boulot, ta rubrique va devenir “hot” et les gens te rappelleront. Il faut écrire des trucs provocants : personne ne veut lire des papiers chiants !”, s’emporte-t-elle.

Tara fréquente le gratin du showbiz, mais garde un œil sur les politiciens

Cette fois, c’est le légendaire New York Post qui l’appelle pour sa Page 6 – la rubrique de ragots la plus lue d’Amérique où politiciens faux-culs et stars mégalos sont passés au crible. Week-ends dans les Hamptons, after parties à profusion… Jamais couchée avant 5 heures, Tara fréquente le gratin du showbiz (elle fouine tant qu’Alec Baldwin en vient à la menacer de mort). Mais continue de garder un œil sur la double vie des politiciens.

Comme lorsqu’elle se fait passer pour une serveuse dans le pub où des sénateurs républicains pro-famille fricotent avec des lobbyistes sexy : ils ont tous été convoqués le lendemain par le président de la Chambre des représentants. “En Europe, on insiste sur la manière dont les choses sont faites. Aux Etats-Unis, ils se fichent de savoir comment vous obtenez vos infos : c’est le résultat qui compte.”

“Cash et rigolote, elle n’a pas peur des sujets techniques” Quentin Ariès, journaliste

Le rouleau compresseur Palmeri détonne dans la culture feutrée de Bruxelles. Forcément, à son arrivée, elle a commis quelques impairs, y compris auprès des collègues qui la trouvent très… “américaine”. Son collègue français Quentin Ariès, 25 ans, n’hésite pas à la vanner : “C’est une Jersey girl ! Cash et rigolote, mais elle n’a pas peur des sujets techniques.”

Reste que sa roublardise new-yorkaise est très utile. Il suffit de la voir faire entrer en douce une journaliste sans papiers au sommet du 18 février sur le Brexit. Une fois dans l’antre du Conseil européen, à peine a-t-elle largué ses affaires dans la salle où se trouvent une quinzaine de ses collègues, qu’elle sillonne les couloirs cramponnée à son iPhone. “Toujours pas de scoop, Tara?”, la tance Frédéric Jung, porte-parole de la délégation française.

Un show à l’américaine pour éclairer les coulisses

Entre deux textos, elle lance des hashtags (#3shirtsummit en référence à David Cameron qui a emporté trois chemises pour assurer la longue négociation, ou encore #pray4sherpas pour les collaborateurs fatigués), et trépigne pour mettre en ligne un premier scoop : Cameron veut exclure les Européens de l’aide sociale britannique pendant treize ans.

“Ils tapotent sur leurs trucs toute la journée”, observe en riant Jean-Pierre Stroobants, correspondant du Monde à Bruxelles. Composée d’une majorité de junior editors de moins de 35 ans, la rédaction de Politico est scrutée par le milieu, pas encore désarçonné. “C’est une boîte à idées avec des papiers longs, des angles pointus, c’est très bien fichu, estime Stroobants. Ils ont créé une marque qui s’impose mais pour l’instant son impact est marginal.”

Certes, le “show à l’américaine”, comme l’appelle un lobbyiste, met en lumière les coulisses, mais ce n’est pas ce qui intéresse en premier lieu les drogués de l’actu européenne. Peter Spiegel, chef des cinq journalistes du Financial Times présents à Bruxelles, a souligné dans Le Monde en avril 2015 la différence entre les Etats-Unis et l’Union européenne : “A Washington, les parlementaires décident où doivent être dépensés les millions de dollars des recettes publiques, c’est très utile de tout connaître d’eux. Ici, les députés et les fonctionnaires européens ne peuvent rien dépenser, et leurs faits et gestes intéressent bien moins.”

Politico a-t-il vu trop gros ? Pas le temps de se poser la question. Le petit déjeuner prévu par le Conseil européen pour clore la nuit de négos vient de se transformer en brunch. Il y a encore du pain sur la planche.


Mathilde CartonLes Inrocks – Source