A la rencontre des habitants d’un bidonville parisien.

A l’occasion de la nouvelle édition de son livre-enquête sur les logements insalubres, L’Inhabitable, Joy Sorman s’est rendue pour Les Inrocks dans le campement du boulevard Ney, à Paris, évacué le 3 février.

Un récit saisissant.

(…) Des cabanes de tôles et de carton

Le dimanche 31 janvier, je gare mon scooter sur le trottoir rue des Poissonniers, le paysage distille toujours un air inhospitalier, la petite ceinture court sous mes pieds, coincée entre le boulevard Ney et la rue Belliard, des immeubles de bureaux, quelques tours d’habitation et un dépôt de bus de la RATP.

Les voitures filent sur les maréchaux qui enserrent Paris. De l’habitacle, arrêté au feu rouge de la porte des Poissonniers, alors qu’on vient de laisser derrière soi la porte de Clignancourt, on aura beau se pencher à la fenêtre, se tordre le cou, on ne verra rien, le regard ne plongera pas assez loin, ne pourra pas se faufiler jusqu’aux voies sur lesquelles s’est construit, il y a neuf mois déjà, un impressionnant bidonville – 90 cabanes de tôles, de planches et de carton où vivent autant de familles, entre 350 et 400 personnes (…)

Le bidonville est ici un village encaissé, juste en contrebas du boulevard, il s’est établi sur plusieurs centaines de mètres, sur la largeur étriquée des voies, de part et d’autre du ballast, comme la rue unique d’une petite ville (…)– c’est la première image qui me vient, la seconde étant une photo du bidonville de Nanterre dans les années 1960, incarnant aux yeux de la France entière ces zones insalubres à la périphérie des villes.

Tout est bon pour se fabriquer un abri

C’est toujours la même image en noir et blanc, des baraques alignées dans la boue à perte de vue, une forêt de petites cheminées perçant une mer de toits faits de planches en aggloméré, de carton imbibé, de bâches retenues par des palettes et des pavés, sur lesquels s’entassent (…) n’importe quoi d’encombrant, de lourd pour empêcher que le vent ne fasse s’envoler la fragile protection, un amoncellement hétéroclite de détritus, tout est bon pour se fabriquer un abri, se bricoler une épaisseur au-dessus de la tête, et pouvoir dire ici c’est chez moi, entrez dans ma maison.

On vient à ma rencontre, on va chercher un habitant qui parle mieux français

On accède au campement par des passerelles de fortune, un escalier de bois branlant que trois femmes empruntent avec précaution, portant de lourds bidons qu’elles ont rempli d’eau à la fontaine de la porte de la Chapelle, je demande si je peux les suivre – hochement de tête, je descends.

(…) … on vient à ma rencontre, on va chercher un habitant qui parle mieux français, j’explique que je veux écrire sur le bidonville, carnet de notes à la main, je tâche d’exprimer mon empathie et mon soutien, maladroitement, autour de moi la vie semble gaie et désolante – des ordures emmêlées dans une végétation miséreuse, des braseros qui chauffent, la musique suave d’un poste de radio, du linge qui sèche, la fumée irritante, noire et épaisse, des poêles à bois, le sol boueux et les rails recouverts d’un palimpseste moelleux, empilement de chutes de moquette, gazon synthétique, toiles enduites, tapis et couvertures.

Un confort pauvre et improvisé fait de mobilier de récupération, sièges de voiture ou de bureau, chariots, poussettes cassées, télés réparées, bidouillées, vélos crevés, lits de bébés privés de matelas, plaques de cuisson reliées à une bouteille de gaz, frigos rouillés, groupes électrogènes ronflants.

Si une porte ne ferme pas il n’y a pas de chez soi qui tienne

Faute de place dans les abris – des espaces de quelques mètres carrés occupés par les matelas, de grands sacs de marché qui contiennent les vêtements et les effets personnels –, la plupart du mobilier de cuisine se trouve dehors, et un réseau électrique approximatif, rallonges et prises multiples emmêlées, court de cabane en cabane, de part et d’autre des rails, de la rue inventée ici – qui n’a pas de nom mais des numéros, chaque baraque étant marquée au feutre noir de deux chiffres, et chaque porte munie d’un cadenas, car si une porte ne ferme pas il n’y a pas de chez soi qui tienne. (…)

Les habitants avec qui j’échange savent qu’ils sont menacés d’expulsion. Ils ne veulent pas bouger d’ici, refusent les propositions de relogement, me disent que leurs cabanes leur conviennent très bien. Parce qu’ils n’ont plus confiance dans ces autorités qui les maltraitent, ne cessent de les déloger quand eux ne demandent qu’à se sédentariser, parce qu’ils préfèrent une solution pérenne les pieds dans la boue à du provisoire au sec dans un hôtel – quelques jours seulement avant de se retrouver à la rue de nouveau, d’appeler en vain le 115 –, parce qu’ils craignent, à juste titre, d’être dispersés aux quatre coins de l’Ile- de-France, parce que le plus important est de rester ensemble – la plupart des habitants se connaissent depuis longtemps –, parce qu’ils sont fatigués d’errer, parce que quelques enfants pris en charge par les associations vont à l’école rue de Torcy tout près et qu’à nouveau le long processus de scolarisation et d’intégration serait interrompu, détruit, parce que les pères travaillent dans le quartier, parfois en interim dans le bâtiment, mais le plus souvent ils sont ferrailleurs, récupèrent du métal qu’ils peuvent stocker au bidonville mais pas dans une chambre d’hôtel. Les expulser, c’est alors les priver de la possibilité de travailler ; et s’ils sont ferrailleurs, ce n’est pas par goût, c’est que le marché du travail ne veut pas d’eux.

Un ami de Valentin ajoute qu’ils sont européens et qu’ils ne veulent surtout pas être confondus avec les migrants – concurrence de la misère. Le jour décline, je marche jusqu’au bout du campement, là où la décharge resurgit, où les tags redeviennent visibles, où des emballages souillés jonchent à nouveau le sol. Un polochon est accroché dans un arbre, comme un corps mort, plié en deux, je quitte le bidonville.

Un homme harangue la foule en romani

Le lendemain, le 1er février, je reviens au campement à 9 heures, un rassemblement est organisé pour marcher jusqu’à la mairie du XVIIIe et demander la suspension de l’expulsion, dont la rumeur dit qu’elle est prévue deux jours plus tard. (…)

La plupart des habitants du campement se sont regroupés (…), un homme harangue la foule en romani dans un mégaphone, nous nous mettons en route, la procession arrivera sans encombres jusqu’à la mairie malgré l’interdiction de manifester imposée par l’état d’urgence.

Édifier de petites maisons modulaires

Dans le cortège, un charpentier militant m’éclaire sur le projet des Bâtisseurs de cabanes, dont j’ai lu un communiqué de presse sur internet. L’association des Bâtisseurs de cabanes, créée par des habitants du bidonville, a déposé à la mairie de Paris un projet inédit et inventif : elle propose, sur un terrain qui serait mis à sa disposition, d’édifier de petites maisons modulaires, une soixantaine de logements familiaux démontables et transportables.

“Nous ne voulons pas d’hôtel une semaine mais finir notre projet”

Ce sont les habitants du bidonville eux-mêmes – des charpentiers, des forestiers – qui participeraient pour une grande part à la construction de ces maisonnettes écologiques en bois, paille et chanvre. Le projet, évalué entre 2 et 3 millions d’euros, pourrait recevoir un financement de l’Europe. Évidemment, cette entreprise d’autoconstruction ne pourra pas aboutir sans la Ville de Paris, son financement, son soutien, un terrain. Évidemment, on doute de sa bonne volonté en la matière.

On arrive devant la mairie, la circulation est bloquée, les grilles fermées, une poignée de militants de la Ligue des droits de l’homme nous attend, et quelques journalistes. Manon, du collectif Romeurope, me dit qu’elle n’a jamais vu ça, une telle mobilisation des Roumains eux-mêmes, décidée et organisée par eux – et c’est réconfortant.

Des enfants tiennent à bout de bras des draps sur lesquels on a tagué à la va-vite “Nous ne voulons pas d’hôtel une semaine mais finir notre projet”, “Rom, européen, humain”, et aussi des dessins de maisons. On occupe la totalité du parvis devant la mairie, on crie “on veut pas partir”, “on reste ici”, “sortez de la mairie”, il y a aussi de simples cris de ralliement, de joie et de colère, des applaudissements, des annonces et des encouragements en romani dans le mégaphone.

“Tu vois, c’est toujours les mêmes qui réclament”

On exige qu’une délégation soit reçue, on attend, surveillés par quelques flics tandis qu’une dizaine de cars de CRS sont également garés dans une rue adjacente, un jeune homme en robe d’avocat erre, un vieux s’adresse à son chien : “Tu vois, c’est toujours les mêmes qui réclament”, (…)

“Dégagez, rentrez chez vous”

Une délégation est enfin reçue, une nouvelle attente commence, cela dure, les enfants fatiguent, le froid décourage un peu. Un homme d’une quarantaine d’années s’approche alors à la lisière du parvis et de la petite foule du bidonville, il éructe : “Dégagez, rentrez chez vous, moi mon père il est venu d’Algérie pour bosser au moins. Dégagez ! Ah, elle est belle l’Europe !”

La réponse est immédiate, elle monte comme une clameur, les hommes du bidonville lui font maintenant face : “Pas partir ! pas partir ! pas partir !”, mais le type n’a pas peur, il fulmine, on tente de l’éloigner, personne ne s’aventure à le raisonner, à le convaincre qu’ils devraient plutôt unir leurs forces, que cette haine entre opprimés est la plus stérile et la plus triste de toutes les colères. On se désole en silence que les derniers arrivés deviennent les boucs émissaires de ceux arrivés juste avant, on est tout à coup très déprimé.

Les CRS ont l’ordre d’empêcher qu’un nouveau cortège ne se forme

La délégation sort enfin de la mairie et c’est la consternation, la peine, beaucoup plus que la colère et la révolte – je comprends à quel point les habitants du bidonville sont résignés. Le camp sera évacué comme prévu, on a juste obtenu quelques nuits d’hôtel en plus.

En moins d’une minute, des CRS lourdement harnachés enserrent le parvis, se rapprochent pas à pas, obligeant la foule dépitée à se ramasser – plus personne n’a le droit de sortir du cercle. Les CRS ont l’ordre d’empêcher qu’un nouveau cortège ne se forme et marche vers la préfecture ou l’Hôtel de Ville, perspective envisagée un instant par les organisateurs puis abandonnée.

Le mercredi 3 février, le campement est évacué dans le calme à partir de 7 heures, en application d’une décision de justice du tribunal de grande instance de Paris, sur demande de la SNCF, propriétaire des voies. Un huissier est présent pour assister au démantèlement du campement. (…)

Joy Sorman – Les Inrocks – Source


l'inhabitableL’Inhabitable (L’Arbalète/Gallimard), 77 pages, 11,50 €

 Rendre visibles les invisibles
Joy Sorman, qu’on avait découverte avec son livre féministe Boys, boys, boys (2005), s’est depuis investie d’une mission : se rendre dans les zones les plus défavorisées de Paris, pour les restituer et les mettre sous les yeux des Parisiens qui n’y sont jamais confrontés. Zones de transit, logements délabrés, foyers, Sorman s’entête à rendre visibles les invisibles, ceux que notre société s’acharne à reléguer dans ses marges, sa périphérie.
Après son très bon Paris gare du Nord (2011), elle s’est rendue dans des logements insalubres rue du Faubourg-du-Temple, rue Mathis, rue Ramponeau, etc. Elle y a rencontré leur population – émigrés à la dérive, personnes âgées démunies, familles en difficulté.

Dans L’Inhabitable, un texte qu’elle a d’abord écrit pour un recueil aux éditions Alternative, et qu’elle a entièrement revu et augmenté pour la présente édition, elle restitue les mots, les conditions de vie, les décors, les histoires de ces personnes.

Un an après les avoir rencontrées, elle s’est rendue sur les mêmes lieux : rénovés, voire entièrement reconstruits, ces logements insalubres sont devenus des foyers d’accueil. Mais elle y croisera des êtres tout autant à la dérive, les mêmes histoires de précarité, qu’elle livre avec une neutralité respectueuse, sans pathos ni démagogie, mais sans rien éviter non plus de leurs paradoxes. Du beau travail d’enquête et un texte simplement fort, salutaire.

Nelly Kaprièlian – Les inrocks