L’ère du vite

Pardon de le dire franchement,
certains progrès technologiques sont déprimants.

Prenez une dinguerie dont je lis qu’elle est très en vogue chez les jeunes : le speed watching, le fait de doubler, voire de tripler la vitesse de lecture quand on regarde un film ou une série, pour arriver plus vite au bout.
Je sais. La volonté d’accélérer les choses n’a rien de si neuf. De même, la peur du vite, chez ceux que ce phénomène effraie, est un truisme éculé. Au XIXe siècle, j’aurais pu être de ceux qui haïssaient ces maudits chemins de fer à 25 kilomètres à l’heure en leur reprochant d’avoir éliminé le bon vieux voyage à l’ancienne, les semaines de diligence avec les fesses en compote, les auberges insalubres et, pour tuer le temps (et le cocher), les bandits de grand chemin. La passion de la vélocité et, en miroir, la crainte qu’elle suscite ont été le moteur à explosion qui a fait avancer le siècle suivant.

On l’a vu dans tous les domaines, et même, récemment, dans les habitudes de drague. Souvenez-vous du speed dating, la rencontre amoureuse express. Certains s’en sont alors offusqués. Pour le coup, c’était immerité. À l’époque de « la Princesse de Clèves », il avait fallu plus de trois ans à cette quiche de duc de Nemours pour comprendre que la cour assidue qu’il faisait à l’héroïne allait se finir par un râteau (et un couvent). Avec les rencontres sous chronomètre, des tas de jeunes gens n’ont eu besoin que de dix minutes pour arriver au même résultat.

C’était une avancée.

De nombreux étudiants, lis-je dans les articles, utilisent ce speed watching pour ingurgiter plus vite leurs programmes, qu’ils trouvent maintenant sous forme de vidéos ou de livres enregistrés. De cela, on ne saurait les blâmer. Leurs prédécesseurs n’ont pas agi autrement, avec les moyens qui étaient les leurs. Combien d’entre nous ont connu les joies du speed reading en tentant de s’avaler, en trois jours avant le bac de français, la liste des livres à lire pendant toute l’année de première ? Ce n’était pas sans risque. Les moins armés se retrouvaient à penser que le père Goriot était un mineur gréviste du Pas-de-Calais trompé par une Normande dépressive nommée Mme Bovary.

Les plus malins essayaient de s’en sortir en ramant dans un grand flou. « J’ai lu « Guerre et Paix » en lecture rapide, disait Woody Allen, ça parle de la Russie. » La technique n’améliorera sans doute rien de ce côté. Imaginez Apollinaire appris en vitesse x3 ? « Sous le pont Mirabeau coule le TGV. » Et ce pauvre Victor Hugo ! Mis en hypervigilance à cause de sa dépendance aux écrans, Booz n’aura plus le temps de s’endormir, et demain dès l’aube, il n’y aura plus personne à l’heure où blanchit la campagne. Il faudra trouver un Uber pour « aller par la forêt, Alien par la montagne », et faire affaire avec un livreur pour poser le bouquet de houx vert sur la tombe de Léopoldine.

Reste que, depuis deux siècles, cette accélération avait un but qui pouvait s’entendre : débarrasser les humains des tâches qui les ennuyaient. Pourquoi vouloir en finir plus vite avec des films et des séries qui sont pensés pour les amuser, les détendre ? Pourquoi renoncer à la façon merveilleuse dont on les a savourés pendant des décennies : s’asseoir devant sa télé avec un verre, s’endormir au bout de dix minutes, se réveiller au milieu de la nuit devant de la neige sur l’écran et pouvoir dire le lendemain : « Il était bien ce film, mais il y avait des longueurs. »


Francois Reynaert. Le Nl Obs N°3195. 11/12/2025


Une réflexion sur “L’ère du vite

  1. bernarddominik 05/01/2026 / 12h25

    Même les messages audio peuvent être écoutés à toute vitesse. Tout s’accélère.

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.