D’un monde à l’autre

Nous vivons un temps où l’ancien monde se retire
sans que le nouveau soit encore lisible,
écrivait Antonio Gramsci dans les années 1930.

Un siècle après, la formule du philosophe italien semble avoir été ciselée pour nos temps incertains. Alors qu’elle s’achève, l’année 2025 aura parfaitement incarné cet entre-deux, celui où se sont évaporées les certitudes héritées du XXe siècle tandis qu’ont grandi les incertitudes du XXIe siècle.

Tous les compteurs de la stabilité mondiale se sont affolés au cours des derniers mois : le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a laissé les Européens désemparés, privés du parapluie américain et désormais exposé directement à l’ogre poutinien. Les conflits majeurs de ce début de siècle – en Ukraine comme au Proche-Orient – se sont enracinés, tandis que les scénarios de contagion de la guerre en Europe ne relèvent plus de la politique-fiction. Et que dire de notre crainte grandissante face à l’agressivité commerciale de la Chine, ou de la sensation diffuse que notre quotidien bascule, avec l’enracinement de l’intelligence artificielle dans nos vies ?

Le monde ancien s’écroule et le nouveau… piaffe d’impatience de conquérir le pouvoir. Gramsci aurait pu aussi bien dépeindre la situation nationale tant la France vit une période de flottement démocratique, coincée entre l’agonie du pouvoir macronien et une instabilité politique inédite, propre à la faire basculer dans un danger plus grand encore.

Le pays, jadis si stable, fort de la carapace institutionnelle de la République, s’est comme déréglé. Trois Premiers ministres en seize mois, des semaines à débattre de mesures budgétaires sans lendemain, nous faisons littéralement du surplace depuis la dissolution.

Plus rien d’important ne semble pouvoir être décidé et cette situation ne devrait pas se dénouer avant la présidentielle de 2027. Le débat public pâtit singulièrement de ce contexte de fin de règne. Dans une atmosphère délétère de précampagne, la fusion entre droite et extrême droite n’a jamais été aussi proche, soutenue par l’expansion des médias réactionnaires et leurs attaques répétées contre l’audiovisuel public. Un combat féroce s’est engagé, mené tambour battant par la droite radicale et ses relais, qui cherchent à nous faire croire que la bataille des esprits est déjà gagnée.

Pourtant, rien n’est encore joué. Et bien que la fatigue démocratique progresse dans le pays, il nous faut avoir la lucidité de ne surtout pas céder à la résignation. Car la guerre qui oppose forces progressistes et réactionnaires, démocraties et régimes autoritaires, se joue d’abord dans nos têtes, dans notre capacité à croire – et vouloir – que le combat pour les libertés et contre les injustices peut être mené.

Dans un monde saturé de discours simplificateurs, de récits biaisés et de manœuvres de désinformation, cette bataille se joue aussi dans notre volonté de défendre les faits, d’embrasser la complexité du réel, de choisir la nuance contre les affirmations simplistes. Elle se joue, enfin, dans notre envie de faire exister d’autres récits que celui du déclin, dans notre souci de visibiliser les idées d’avenir et de mettre en valeur les solutions alternatives, celles qui nous permettent de continuer à imaginer un avenir en commun.

C’est cet espoir, cette conviction qu’il est possible d’inventer un autre chemin […] pour 2026, marquée par les élections municipales en France et qui sera décisive dans la perspective de la présidentielle. […]


Cecile Prieur. Le Nl Obs N°3198. 31/12/2025


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