« Il faut réglementer le marché d’une façon plus ferme »
Questions réponses posées a Pierre Talamon,
président de la Fédération nationale de l’habillement (FNH) :
Que vous inspire l’arrivée de Shein en boutiques physiques en France ?
« C’est la conséquence directe de la situation financière calamiteuse du BHV, dont les fournisseurs ne sont même plus payés à l’heure actuelle. Voir une grande enseigne comme celle-ci, fondée en 1860, s’adosser à Shein — qui représente ce qu’il y a de pire dans ultra-fast-fashion — pour tenter de résoudre ses difficultés, est une grande tristesse. C’est le signe d’un manque d’imagination et de professionnalisme, alors même que la Fédération nationale de l’habillement se bat chaque jour pour permettre aux 33 000 commerces indépendants de mode de continuer à exister dans les centres-villes, même si ça devient de plus en plus compliqué. On s’inquiète de voir Shein poursuivre son implantation, là sur le plan physique, et qui continuera évidemment de faire du dumping ».
Comment expliquer ce changement de stratégie de la part du géant de l’ultra fast-fashion ?
Est-ce que ce n’est pas juste une façon de s’acheter une respectabilité ?
« Je crois que c’est surtout pour répondre à une volonté hégémonique de régner sur le marché de la mode et du textile. L’implantation physique est une vitrine complémentaire. C’est grave parce que ce n’est pas du tout la culture française de la mode, qui est quand même un des piliers de notre identité nationale. Ce qui se passe ce n’est que la continuité d’une campagne et d’une implantation hyper agressive de la part de ces plateformes digitales internationales — et qui répondent finalement aux failles européennes et aussi françaises ».
Quels sont les risques de ce déploiement pour les entreprises et l’économie ? «
Cette installation est dangereuse pour les commerces de mode indépendants, pour nos enseignes, comme pour les grands magasins, type Printemps et Galeries Lafayette. Ce sont des pertes d’emploi et un appauvrissement, voire une disparition de toute la filière, qui vont se produire. Le commerce traditionnel, qui se bat pour une certaine qualité, va avoir de plus en plus de mal. Les prix sont tellement tirés vers le bas qu’il y a forcément une concurrence déloyale. Il faut réglementer le marché d’une façon beaucoup plus ferme et qu’on sorte nos griffes parce que sinon on va se laisser manger par une concurrence étrangère qui ne respecte pas les mêmes règles. Après une désindustrialisation qu’on connaît depuis de nombreuses années en ce qui concerne le textile, on va aller vers une « décommercialisation » si on a des acteurs de cette importance qui s’installent comme ça à des endroits stratégiques ».
Propos recueillis par Ysé Rieffel. Le Dauphiné. 03/09/2025