Ter repetita. Pour la troisième fois en un an, Emmanuel Macron est sommé de trouver une solution au problème qu’il a lui-même créé : former un gouvernement dans une France qu’il a rendue ingouvernable, sortir le pays de l’impasse budgétaire et de la crise de la dette qui résultent de ses choix.
De nouveau, le président de la République va devoir louvoyer, chercher la figure introuvable qui n’insulte ni la droite ni la gauche, inventer un compromis de fortune pour une France déboussolée, alors que l’opinion rejette massivement sa personne et sa politique.
La chute du gouvernement Bayrou sur un vote de confiance en est l’allégorie parfaite : en ne promettant que du sang et des larmes aux classes moyennes – jusqu’à la suppression de deux jours fériés -, l’ex-Premier ministre n’a fait qu’élargir le fossé entre le pouvoir et le pays.
Si Emmanuel Macron ne veut pas que l’impasse politique vire maintenant à l’explosion sociale, il doit ouvrir les yeux : son refus obstiné de toucher au cœur du macronisme — ne pas augmenter les impôts des plus riches ni la fiscalité des grandes entreprises — met désormais en péril le pacte social.
Pour bien mesurer ce qui est en jeu dans la crise que nous traversons, il est utile de plonger dans le remarquable livre-enquête de Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, grands reporters du « Nouvel Obs », dont nous publions les bonnes feuilles cette semaine.
Dans « le Grand Détournement » (Allary Editions), ils décortiquent les effets délétères de la politique de l’offre amplifiée par Macron en 2017 : 270 milliards d’euros d’aides aux entreprises et de cadeaux fiscaux aux grandes fortunes, sans aucun contrôle de leur efficacité et au nom d’un hypothétique effet de ruissellement sur l’économie française.
Huit ans après, le constat est implacable : l’activité n’a pas redécollé, et les caisses de l’Etat se sont vidées, entraînant une perte énorme de recettes fiscales pour le budget de la France, dont le déficit est passé de 3,4% en 2017 à près de 6 % aujourd’hui.
« Le paradoxe est saisissant, écrivent nos confrères. Dans un pays longtemps présenté comme un exemple d’égalité, la fiscalité s’est peu à peu inversée. Ce ne sont plus les plus riches qui paient proportionnellement le plus, mais les catégories sociales qui se situent en dessous. Les véritables « assistés » ne sont pas nécessairement ceux auxquels on pense. »
Il est temps d’en prendre collectivement conscience : on ne résoudra pas l’équation budgétaire uniquement par des économies drastiques, qui détruisent nos services publics et fragilisent notre modèle social. Il nous faut trouver de nouvelles recettes, en revenant sur le dogme de la baisse des impôts, notamment pour les grandes entreprises et les plus fortunés.
Ce constat est de plus en plus partagé par les économistes, y compris ceux qui ont inspiré les choix fiscaux du chef de l’Etat. Emmanuel Macron refuse pourtant d’en tirer les conséquences, alors que sa politique a méthodiquement effrité son socle électoral.
Pire, François Bayrou a présenté son projet de budget comme le seul raisonnable possible, traitant d’irresponsables tous ceux, notamment à gauche, qui plaident pour taxer les plus riches.
Il faudra bien pourtant que le prochain gouvernement trouve un compromis avec le Parti socialiste pour qu’un budget soit adopté d’ici à la fin de l’année. Avant que la crise politique et financière ne bascule dans une crise sociale majeure.
Au-delà, il faudra attendre le scrutin présidentiel de 2027 pour trancher la question fondamentale : comment assurer une croissance respectueuse de notre environnement tout en préservant notre modèle social ?
La réponse ne viendra pas d’un énième tour de passe-passe budgétaire, mais d’une répartition véritablement équitable de l’effort. Les grandes entreprises et les grandes fortunes, largement favorisées par la politique fiscale des dix dernières années, devront accepter de contribuer davantage.
Non que la taxation des riches soit la réponse à tous nos maux, mais dans une France fragmentée, où l’injustice nourrit colère et défiance, elle paraît indispensable pour garantir la solidarité nationale : faute de quoi, c’est notre pacte social lui-même qui serait véritablement en danger.
Cécile Prieur (édito). Nl Obs. N° 3182. 11/09/2025