« Lorsque deux personnes âgées se rencontrent, elles devraient parler […] aussi des événements et expériences qui les ont ravies et réconfortées, et ils sont nombreux.
Si je rappelle ces aspects positifs et merveilleux de l’existence des gens âgés, si je dis que nous autres qui portons des cheveux blancs, nous puisons force, patience et joie à des sources qu’ignore la jeunesse, alors il ne m’appartient plus de parler des consolations apportées par la religion et l’église ; c’est là le rôle du prêtre.
Cependant, je peux aisément citer avec reconnaissance tout ce dont la vieillesse nous fait grâce.
Le présent le plus cher à mon cœur est le trésor d’images que nous gardons en mémoire après une longue vie et vers lequel nous nous tournons avec un nouvel intérêt lorsque notre activité décroît.
Des silhouettes et des visages évanouis depuis soixante, soixante-dix ans continuent de vivre en nous, font partie de nous-mêmes, nous tiennent compagnie et nous regardent avec des yeux vivants. Les maisons, les jardins, les villes que nous revoyons sont exactement comme autrefois, alors qu’ils ont disparu ou totalement changé entre-temps.
Dans notre livre d’images, nous retrouvons, vivants et colorés, les montagnes et les rivages éloignés que nous avons aperçus en voyage des décennies auparavant. Regarder, observer, contempler devient progressivement une habitude, un exercice, et, insensiblement, l’état d’esprit, l’attitude que cela entraîne influencent tout notre comportement.
Comme la majorité des hommes, nous sommes poursuivis par nos désirs, nos rêves, nos envies, nos passions, propulsés à travers les années et les décennies de notre existence, impatients, curieux, pleins d’espoirs, violemment agités par tous nos bonheurs et toutes nos déceptions.
Mais aujourd’hui, feuilletant avec précaution le grand album de notre vie, nous sommes étonnés de constater à quel point il est merveilleux et bon de se retirer de cette course poursuite, de cette course folle et d’accéder à la vita contemplativa ».
Hermann Hesse. « Éloge de la vieillesse ». Ed. Clamann Lévy/Poche.