Mais où passa le passé simple ?

Nombreux furent ceux qui déplorèrent la disparition récente du passé simple. Bah, si ça se trouve, ils se trompèrent.

Ce fut un temps que les moins de vingt ans délaissèrent au profit du présent de l’indicatif, plus consensuel, plus pratique, plus simple. L’ironie n’en fut que plus mordante, puisque son nom, le passé simple, justement, n’évoqua plus qu’effroi et ringardise. Mais quand, exacte­ment, le passé ‘simple devint-il le passé barbant, le passé difficile ? Nombreux furent ceux qui se scan­dalisèrent lorsqu’un éditeur prit la décision, en 2006, d’en expurger le Club des cinq. Ainsi en alla-t-il, on conjugua tout au présent !

On abrutit ainsi les têtes blondes, on les priva du temps de la narration, celui qui constitua si longtemps la trame même du récit, qui archiva fidèlement sur le papier la succession des événements achevés, qui inscrivit le lecteur dans la distance cognitive nécessaire à l’im­mersion dans des mondes distincts. Dépassé, le passé simple trépassa. La colère gronda, gronda, mais un jour des chercheurs en linguistique computationnelle prirent la chose en main et aboutirent à des conclusions plus nuancées !

C’est un peu chiant et ça sonne faux

C’est effectivement un peu chiant d’écrire au passé simple. Pas parce que c’est particulièrement compliqué, mais quelque chose sonne faux avec ce temps qu’on n’utilise en aucune autre circonstance que pour « raconter », et quasiment exclusive­ment dans le roman.

Déjà en 1924, dans le Manifeste du surréalisme, André Breton dénonçait cette « attitude réaliste », ce « style d’information pure et simple », et citait Paul Valéry, lequel se serait toujours refusé à écrire (bien que personne ne l’y obligeât) « la marquise sortit à cinq heures ».

Ben oui, pourquoi un auteur devrait-il imposer aussi brutalement des faits de ce genre, apparemment inéluctables ? D’ac­cord, la marquise est peut-être bien sortie à cinq heures, mais est-ce vraiment nécessaire de le graver ainsi dans le marbre, comme si c’était une sorte de loi de l’Univers ?

Si Roland Barthes disait que la langue est fasciste, alors le passé simple, c’est la Gestapo !
De fait, la désaffection pour le passé simple dans la littérature a été notée dès les années 1940, et on l’a interprétée comme un tournant culturel géné­ral, un changement dans le style, plutôt que comme une baisse de niveau.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, on racontait des histoires que l’on voulait faire passer pour « vraies » (ce qui privilégie le passé simple, l’imparfait et le plus-que-parfait), puis, au XXe siècle, on s’est mis à discuter des mondes alternatifs (ce qui requiert davantage le présent, le passé composé et le futur).

On passe au présent

C’est aussi ce qu’ont récemment établi des chercheurs en analy­sant statistiquement un corpus de près de 3000 romans français publiés les deux derniers siècles. Dès 1870, l’imparfait l’emporte sur le passé simple, et c’est juste avant la Seconde Guerre mondiale que le présent dépasse le passé simple, une tendance qui ne cessera plus de s’exacerber.
Ces évolutions n’ont pas de rapport avec l’émer­gence d’une littérature de masse qui serait de qualité inférieure au « canon » littéraire, mais plutôt avec la prolifération de différents genres. Par exemple, si les romances et la science-fiction continuent à privilé­gier le passé simple, le présent s’épa­nouit dans les romans épistolaires, la littérature érotique ou les récits de voyage.
C’est en fait un mouvement qui accompagne un rapport plus différencié au temps et à la réalité qui explique la mystérieuse disparition du passé simple : alors que celui-ci racontait des choses fixées et définitives sur le mode « c’est comme ça et pis c’est tout », la littérature s’est davantage ouverte à des. perspectives plus ambiguës, ironiques et critiques, auxquelles le caractère restrictif du passé simple se prêtait mal.

Le Club des cinq a certes perdu de son charme désuet en passant au présent, mais peut-être que c’est une nouvelle manière de vivre ces aventures que découvrent ainsi les enfants. Et puis, franchement, vous en connaissez beaucoup des marquises, vous ?


Sebastian Dieguez. Vigousse. 16/05/2025


6 réflexions sur “Mais où passa le passé simple ?

    • Libres jugements 23/05/2025 / 15h21

      Bonjour Barbara et merci pour ton commentaire.
      Toutefois, toi qui manies si bien les mots et les tournures de phrases dans tes poésies, dire ton désaccord au sujet de cet article mérite – mériterait un développement.
      Si tu pouvais nous exposer tes arguments — et peut-être m’autoriser à en faire un article dans ce blog —, je pense que les lectrices et lecteurs seraient ravis de prendre connaissance de ta position envers l’abandon dans le langage courant du « passé simple » que l’on ne trouve plus que dans des romans ou la poésie, selon l’article.
      Avec toute mon amitié
      Michel

      • barbara Auzou 23/05/2025 / 15h46

        Bonjour Michel…

        On trouve peu de passé simple en poésie finalement… Et ce temps-là n’a jamais fait partie du langage courant.
        Oui, c’est le temps du récit. Des romans qui nous ont façonnés.
        Ce qui s’en dégage de suranné aujourd’hui n’est que suspicion envers notre histoire, y compris littéraire. Et toutes les remises en question qui vont avec… Or ce temps-là est ancrage dans un point précis du passé et aucun autre temps ne peut le remplacer.
        Je ne peux pas admettre que l’on puisse réécrire une œuvre, même une œuvre jeunesse comme Le club des cinq… qui en a perdu toute sa saveur. Autant interdire complètement la série qui par ailleurs est aussi une somme de stéréotypes…
        N’avons-nous pas été féministes après avoir lu Les petites filles modèles ? N’avons-nous pas adopté le concept de parentalité positive après avoir lu Les malheurs de Sophie ?
        Ce qui se passe en réalité est un nivellement par le bas assumé…
        Nos enfants manquent de vocabulaire et une infime minorité sait écrire cinq phrases correctement à douze ans…
        Le plus gros marqueur de l’appartenance sociale reste l’écrit. On fait comme si ce n’était pas si important au collège.
        Mais au lycée et plus encore après la différence se fait.
        Et les élites qui sont des héritiers peuvent jouir de leur position avec notre complicité tue, mais néanmoins réelle et de plus en plus grande…

  1. bernarddominik 23/05/2025 / 23h25

    La simplification des langues est une réalité et un mouvement irrésistible du au melting pot culturel de notre époque. L’anglais est l’exemple le plus frappant.

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