Rejoindre toutes les solitudes

  • L’effarement, le ras-le-bol, la déprime ?
  • L’hiver qui n’en finit pas, l’absence de lumière ?
  • La haine qui anime le désir des humains plus profondément que l’amour ?
  • Les cadavres des enfants juifs que le Hamas affiche comme des trophées de chasse ?
  • Trump et Musk qui bousillent l’entièreté du possible par perversion, par désir de salir tout ce qui existe sans eux ?

Je ne sais pas encore, j’écris comme ça vient, dans le brouillard des semaines bloquées, avec quand même un peu d’espérance au cœur, un peu de cette clarté que nous prodigue en dépit de tout le langage.

Car vous le savez autant que moi, plus on écrit, plus l’horizon se dégage : on se laisse entraîner par les phrases, par leur cargaison inattendue, et l’on ne trouve alors non pas des solutions, mais une direction, quelque chose comme un dégagement, la découverte d’une issue pour chacun de nous hors de cette peste illibérale qui se voudrait la norme planétaire et qui a réussi à modifier en quelques mois ce monde où nous tentions de nous entendre.
Déjà, la majorité s’est mise à jouir des démonstrations de force ; elle adhère au ressentiment organisé et bientôt lèvera le bras comme Musk.

Je cherche la solitude.
Non pas pour être enfin seul, non pas pour m’isoler, me couper des autres, et encore moins de vous, mais pour rejoindre toutes les solitudes.
Voilà : être dans la solitude avec toutes les solitudes, c’est ma politique.
Et il me semble qu’aujourd’hui, à notre époque de cacophonie permanente où tout est discrédité, souillé, amoindri par la confusion entretenue à chaque instant entre le vrai et le faux, tout est fait pour qu’on ne soit jamais seul face à l’essentiel, pour que cette solitude qui rejoint toutes les solitudes ne puisse plus jamais avoir lieu.

En ce moment, ma solitude, mon bout d’éclaircie pensive ou pensante, je les dois à la lecture d’un livre de Gabriel Dufay consacré à Paul Valet, un poète que le monde culturel a oublié trop vite.

Le livre s’intitule Paul Valet. Être fou plutôt qu’à genoux. C’est publié aux éditions Les Belles Lettres, et c’est le genre de livre qu’on garde avec soi pour résister à la folie du monde : on l’ouvre à n’importe quelle page et il nous enseigne à tenir tête aux ténèbres, à les vivre comme descente en soi-même, comme résistance à l’horreur.

Paul Valet (1905-1987), proche de Jean Moulin, puis médecin des pauvres à Vitry-sur-Seine, fut l’un de ces poètes fulgurants, denses, concis, qui savent dire non. La discrétion est l’éthique des vrais révoltés. La poésie défie les infamies politiques. Elle puise au cœur de l’être, dont la racine est le refus.


Yannick Haenel. Charlie Hebdo. 05/03/2025


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