Des voix tranquilles me disent que bientôt, je ne servirai plus à rien. Je leur en veux d’autant moins qu’elles sortent peut-être de moi. Et j’ai d’autant plus tendance à les croire que je ne suis plus certain, depuis longtemps, de servir à quoi que ce soit d’utile.
Écrire est une gymnastique qui sert à vivre un peu plus longtemps, à mourir un peu moins vite. C’est aussi une tentative, plus ou moins efficace, de sortir de cet état si fréquent : l’IN (imbécillité naturelle). Je m’y sens bien, comme tout le monde, dans l’IN, mais c’est comme un bain : il faut en sortir. La température baisse, l’eau devient sale, la tiédeur du lieu commun et dû qu’en-dira-t-on finit par conduire au rhume de cerveau.
Il est temps de se doucher froid, de se sécher, d’écrire. Mais pour rejoindre quoi ? Qu’écrirai-je quand la machine pourra le faire à ma place ? La question n’est pas une blague : rien n’est déjà plus convenu, plus périmé, que les blagues sur l’intelligence artificielle, sinon peut-être l’angoisse ou l’enthousiasme qu’elle provoque. Ce sont les faces de la même pièce. Qui sort d’un coffre dont nul n’a la clé.
Cette chronique, par exemple, la machine ne se contentera plus de la nourrir, de la faciliter, de l’améliorer. Bientôt peut-être, elle l’écrira mieux que je ne saurais le faire. Je lui donnerai une vague idée, quelques consignes plus ou moins fermes, et elle fera le reste.
La chronique sera placée non sous respirateur artificiel (encore que : le moment où elle fera si bien les choses à ma place pourrait ressembler à un coma dans lequel mes muscles cérébraux s’atrophieront vite fait), mais sous intelligence artificielle.
Réjouis-toi, lecteur ! Tu n’auras plus à dénoncer mes erreurs, à noter mes imperfections, à te vautrer comme un sanglier dans mes trous. La machine, qui, me dit-on, n’en est qu’à sa préhistoire (et aujourd’hui le passage de la préhistoire à l’histoire se fait en quelques années, parfois en quelques mois), me rendra aussi parfait qu’inexistant.
Les réactions que provoque cette chronique, elle les aura prévues, donc anticipées. En elle se résumeront tous les auteurs et tous les lecteurs. Le moment viendra, peut-être, où l’on n’aura plus besoin ni des uns ni des autres. Qui ça, on ? La machine ? Ceux qui la contrôlent ? Ceux qui savent s’en servir sans la contrôler ?
C’est la question. Si je la lui pose, elle ne me répond pas — en tout cas, pas de manière satisfaisante ; elle me répond des choses banales et de bon sens. Une neutralité bienveillante et pondérée, fait pour l’instant partie de ses attributs. Elle me parle un peu comme on le fait en unité de soins palliatifs. Ce n’est pas désagréable, surtout quand je suis fatigué. C’est même rassurant.
Si la machine est beaucoup plus savante, intelligente et créative que moi, je peux enfin me reposer sur ses lauriers. Les voix (intérieures ? extérieures ?) qui m’annoncent la bonne (ou la mauvaise) nouvelle le font avec une condescendante sympathie et un enthousiasme civilisé. Elles ne crient pas. Elles ne viennent ni de singes hurleurs, ni de perroquets, ni de fascistes, ni d’Insoumis. Elles sont légèrement en surplomb, sur une petite avancée rocheuse située au-dessus de moi qui grimpe sur la falaise en direction du sommet, ce vieil eldorado désormais sans neige. Je crois voir les sourires qui accompagnent leur annonce.
Il y a toujours du plaisir à rappeler aux gens qui vieillissent que si le passé leur appartient (en partie), il est sans avenir.
Borges observe ce que je vis depuis sa cécité, sans être surpris. Dans ses Fictions, il avait (presque) tout prévu. Ainsi cet Uruguayen, Ireneo Funes, dans Funes ou la Mémoire. Renversé par un cheval, devenu infirme, il ne quitte plus son lit et mémorise tout, se souvient de tout. Les souvenirs lui sont devenus « intolérables à force de richesse et de netteté ».
Dans son lit, il fume en regardant, par la fenêtre, un figuier. Il « discernait continuellement les avances tranquilles de la corruption, des caries, de la fatigue. Il remarquait les progrès de la mort, de l’humidité. Il était le spectateur solitaire et lucide d’un monde multiforme, instantané et presque intolérablement précis ».
Sa mémoire est si précise qu’il ne parvient plus à généraliser, à associer : à penser. Il ressent infiniment tout ce qu’il sait : Funes, écrit Borges, est une « longue métaphore de l’insomnie ». Il meurt en 1889, d’une congestion pulmonaire. La machine le soulagera peut-être, en le rendant, au passage, immortel.
Philippe Lançon. Charlie Hebdo. 19/02/2025