Maxime Cordet (1) analyse la période 2017-2024 et des freins de l’influence française en Europe sur les questions de défense. Après une période volontariste et dynamique de 2017 à 2022, la France connait une panne d’attractivité et d’influence depuis.
De nombreux observateurs français et européens perçoivent une perte d’influence de la France dans l’Europe d’aujourd’hui. Elle n’est plus autant écoutée, plus autant érigée en référence en matière de défense. Les Européens pensent connaître l’avis de la France avant même qu’il soit prononcé et cette perception pénètre les cercles de décision.
Elle est soupçonnée de malhonnêteté en matière industrielle, agissant de manière déguisée dans la coopération. Parallèlement, une partie de l’administration de l’État traitant des affaires européennes connait une déprime chronique, du fait de la perte de sens dans l’action menée.
Pourtant, l’accumulation de crises, mais également la marginalisation relative de l’Europe dans le monde, doivent amener les Européens à faire des choix drastiques dans les prochaines années pour assurer leur sécurité. La France, en tant que puissance militaire et nucléaire, ne peut qu’avoir une place importante dans la sécurité du continent européen, tant dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) que dans l’Union européenne (UE). Par ailleurs, le président de la République français en fonction depuis 2017 est probablement le plus pro-européen de la Vᵉ République. Dès lors, comment expliquer la perte d’influence de la France en Europe ?
Une des raisons exogènes de la perte d’influence du discours français peut tenir du retour de la confiance des États membres dans l’OTAN. Avec le retour de la guerre conventionnelle en Europe, le caractère urgent de la défense collective est rappelé, l’autonomie stratégique européenne n’est donc plus l’objectif principal.
Un exemple est frappant. La Suède et la Finlande annoncent qu’elles souhaitent rejoindre l’OTAN. La France se rapproche de ces États pour opérationnaliser l’article 42-7 du TUE, afin qu’une assistance mutuelle effective soit assurée entre la date de leur annonce et celle de leur adhésion formelle, afin de les protéger en cas d’agression russe et de non-application de l’article 5 du Traité de Washington. Des propositions sont rédigées dans les capitales, mais rien ne dépasse le stade de la déclaration conjointe et de la réassurance verbale.
L’opérationnalisation de la « clause d’assistance mutuelle » de l’UE est un thème porté par la France depuis 2015, lorsqu’elle est la première à l’invoquer aux lendemains des attentats du 13 novembre. Cette volonté est surtout partagée par les États membres non-Alliés, mais le Conseil et le SEAE organisent plusieurs séries d’exercices pour tester les mécanismes
La mention du terme par Emmanuel Macron a lieu à Eurosatory le 13 juin 2022.
Lien vers le discours :
https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/06/13/visite-du-salon-eurosatory-2022
Le SEAE partage même un concept, en janvier 2022, proposant une méthode pour assurer les États membres de l’effectivité d’une assistance hypothétique, y compris de la part des institutions. Il propose de mettre en place ce qu’il aura fait au lendemain du 24 février, à savoir l’ouverture d’une cellule de clarification à la main du Directeur général de l’État-major de l’UE, pour coordonner le soutien militaire des Européens à l’Ukraine.
Les besoins ukrainiens étaient listés, et les États membres déclaraient ce qu’ils envoyaient pour s’assurer que l’effort était bien réparti sur les différents besoins. La guerre en Ukraine a ainsi permis à l’UE de tester ce mécanisme et il était apprécié des États membres. Mais le besoin d’opérationnalisation du 42-7 s’est éloigné de l’urgence et les États ne sont pas revenus sur le papier du SEAE.
Une autre raison exogène de la diminution du partage de la vision française de la défense européenne est certainement le résultat de la politique d’influence des États-Unis et du Royaume-Uni depuis de nombreuses années pour limiter l’autonomie stratégique européenne. L’entrisme des États-Unis a très fortement pesé sur les négociations des différentes initiatives de défense de l’UE depuis 2017, notamment le FEDef et la CSP3. Le contexte de 2022 a redonné de la vigueur à leurs arguments de plus forte intégration transatlantique, jusqu’à la victoire de Londres visible dans le communiqué du Sommet de Washington de juillet 2024 avec la mention de la BITD « transatlantique », établissant ainsi l’existence formelle de cette dernière, pourtant repoussée depuis plusieurs années, notamment par la France.
Par ailleurs, les achats de matériel de guerre non-européen se maintiennent à un très haut niveau, à hauteur de 68 % des acquisitions extranationales totales selon les chiffres de l’IRIS, repris par la Commission européenne. L’idée d’Alliés européens autonomes pour une Alliance efficace n’engrange plus guère de profit.
Cependant, des mouvements exogènes peuvent toujours expliquer les évolutions géopolitiques s’ils ne sont pas compensés par des mouvements endogènes. En effet, ces derniers existent et ont eu pour conséquence de renforcer la perception d’une efficacité limitée des actions françaises sur la scène européenne, ainsi que la détérioration de l’image de la France en Europe et de facto, la vision française de l’Europe de la défense.
La lettre info IRIS N°950 – 09/01/2025. Source -Extraits (lecture libre)
- Maxime Cordet est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé sur les questions de défense européenne. Il est responsable du Programme Industrie de défense et de sécurité. Il est également conseiller scientifique d’ARES Group. Ses travaux de recherche portent sur la défense européenne, l’Europe de la Défense, la coopération en matière de défense et d’armement, la stratégie de défense et le changement dans les appareils de défense. Avant de rejoindre l’IRIS, Maxime Cordet a travaillé à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées.
Trump prétend que l’article 5 ne force pas.les usa à intervenir aux côtés d’un état, membre de l’otan, agressé. Ça remet en cause l’otan basé sur le bouclier américain. L’intérêt de la France est peut-être un renversement des alliances au profit de la Russie.