Dans le secteur de la biologie médicale privée, les appétits financiers sont aiguisés : « Le taux de rentabilité a atteint 23 % en 2021 » écrit ainsi, dans un rapport, la commission des Affaires sociales du Sénat (1).
Pour les investisseurs, miser sur la biologie médicale constitue désormais un « investissement sûr, du fait de l’accroissement continu de la demande en soins et du haut niveau de socialisation de la dépense. » Pour le dire autrement : les recettes sont assurées car la Sécurité sociale rembourse les analyses.
A partir des années 2000, la concentration et la financiarisation des entreprises du secteur, favorisée par l’évolution du cadre législatif, se sont accélérées. La Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) estime que le nombre de structures juridiques est passé de 2525 en 2009 à 377 en 2021.
A cette date, six grands groupes adossés à des fonds d’investissements concentraient 62 % des sites recensés en France : Biogroup-LCD, Cerballiance, Inovie, Synlab, Eurofins, Unilabs.
Leurs bénéfices sont colossaux. En 2021, le secteur déclarait un chiffre d’affaires de 10 milliards d’euros (2). La biologie médicale représente le « premier exemple de financiarisation quasi intégrale d’une discipline médicale en France » résume Antoine Leymarie, doctorant en sciences sociales spécialiste du sujet (3).
Les laboratoires privés d’analyses médicales employaient en 2021 52 219 salariés, dont 87 % de femmes, 28 % de techniciens B, 27,5 % de secrétaires, 15,5 % d’infirmiers, 8,5 % des techniciens A.
- Des lieux de prélèvements distincts des lieux d’analyse
Pour augmenter la rentabilité des laboratoires, les lieux de travail et les tâches des salariés ont été modifiés au fil des concentrations. Désormais, seuls les prélèvements sont réalisés dans les laboratoires de ville.
Les tubes soigneusement étiquetés sont ensuite acheminés jusqu’à un plateau technique, situé parfois à plusieurs dizaines de kilomètres. Souvent qualifiés d’« usines à résultats », ces plateaux sont constitués d’automates, qui peuvent tourner 24 heures/24 et 7 jours/7.
Ces lieux « favorisent les économies d’échelle en centralisant l’analyse de prélèvements effectués dans les laboratoires de ville. » explique Samuel Zarka, sociologue qui étudie le bouleversement du travail dans les laboratoires (4).
- Plus d’analyses en moins de temps
Les salaires n’augmentent pas, pourtant le volume d’analyses, lui, ne cesse de croître : aujourd’hui, en France, 70 % des diagnostics médicaux s’appuient sur la biologie (6). Conséquence : le travail s’intensifie.
« On ne doit pas dépasser 20 minutes pour un prélèvement à domicile » affirme André. « Si vous avez quatre rendez-vous, vous n’avez plus qu’à prier pour qu’ils soient tous dans la même barre d’immeuble. » ironise-t-il. Le temps nécessaire à la réalisation d’une prise de sang dépend aussi de l’état des veines du patient : « Vous aurez beau être le meilleur professionnel, si vous tombez sur un patient qui a des veines dures, difficiles à piquer, vous avez besoin de temps. »
- Mesurer les tâches pour gagner du temps
Technicienne pour Cerballiance en Auvergne Rhônes-Alpes, Audrey (1) décrit un quotidien chronométré. En effet, elle s’est rendu compte en vérifiant le dossier d’un patient qu’y figurait, pour chaque prélèvement effectué dans le laboratoire, le temps passé à enregistrer les informations le concernant et à réaliser le prélèvement. Elle ne sait pas quel usage est fait de ces informations. Mais elle observe que « ces données existent. La direction les traite ou pas. Mais elles sont utilisables. »
A Biogroup Lorraine, des « pesées de temps » ont eu lieu, explique Annabelle, sur la base desquelles ont été déterminés les besoins en personnel des différents sites de prélèvements. Si, au départ, le nombre de salariés présents correspondait effectivement aux besoins, « maintenant qu’il y a moins de personnel, cela n’est plus le cas »
L’informatique enregistre le nombre de dossiers traités dans chaque site de prélèvements. C’est sur cette base qu’a été prise la décision de fermer l’après-midi trente et un des soixante laboratoires de la région. Si l’affluence diminue en deuxième partie de journée, l’activité n’est pourtant pas nulle : des patients viennent chercher des résultats d’analyse ou un flacon, poser des questions sur des résultats qu’ils n’ont pas compris.
Lucie Tourette. Revue : Options. Source Lecture libre (Extraits)
- Dans un rapport d’information « Financiarisation de l’offre de soins : une OPA sur la santé » présenté en septembre 2024
- Rapport de branche 2022 des Laboratoires de biologie médicale extra hospitaliers
- La biologie médicale, des laboratoires de quartier aux multinationales, Le Monde Diplomatique
- Le bouleversement du travail biologique : entre engagement sanitaire et industrialisation financiarisée
- Le prénom a été changé, le nom de l’entreprise et de la ville anonymisés, à la demande de l’intéressé.
- La biologie médicale, des laboratoires de quartier aux multinationales, Le Monde Diplomatique
- Le prénom a été changé à la demande de l’intéressée.
- Rapport de branche 2022 des Laboratoires de biologie médicale extra hospitaliers