La nouvelle Commission européenne d’Ursula von der Leyen n’aura pas de portefeuille de l’emploi et des affaires sociales, mais une commissaire en charge « des personnes, des compétences et de la préparation ».
Loin d’être anodin, cet étrange titre dessine une nouvelle vision reposant sur l’individualisation et la sécuritisation des problèmes sociaux,
S’il est vrai que les mots ont un sens en politique, les titres des portfolios des commissaires européens sont un instrument de choix pour indiquer dans quelle direction souffle le vent du changement.
La décision d’Ursula von der Leyen de nommer spécefiquement « la commissaire » pour l’emploi et les affaires sociales sera en charge des « Personnes, des compétences et de la préparation », avec un périmètre couvrant les missions liées jusqu’ici à deux portefeuilles distincts : celui de l’emploi, d’une part, et de l’éducation, de l’autre.
Les trois termes mis en avant pour le mandat à venir, « les personnes, les compétences et la préparation » (d’ailleurs peu évocateurs en français), contribuent à remodeler une vision politique reléguant les responsabilités collectives à l’arrière-plan au profit d’un monde où des individus atomisés sont sommés de s’armer pour faire face aux menaces permanentes et à une insécurité multidimensionnelle. Amalgamer éducation et emploi sous une même égide finit de soumettre la société aux prétendus besoins d’une économie désencastrée du politique et du social.
Les affaires sociales vs. “les personnes”
L’inclusion du terme « les personnes » est sans doute la plus difficile à décrypter – tant elle semble générique et (faussement ?) naïve.
Elle suggère un élargissement de la focale des travailleurs salariés à d’autres groupes tels que les enfants, les étudiants, les retraités, les travailleurs indépendants ou les personnes vivant dans la pauvreté. On pourrait donc saluer un potentiel novateur dans l’émergence de nouvelles catégories comme les « personnes vulnérables » dans le cadre de l’élaboration des politiques européennes.
Ceci étant, la disparition du champ lexical du social est inquiétante. Elle mène à oublier que les individus sont inévitablement intégrés dans des relations sociales (l’emploi étant une relation sociale par excellence), que les contraintes et les opportunités façonnant le destin des « personnes » dépend en grande partie de la stratification sociale et que l’objectif ultime des politiques publiques n’est pas seulement de résoudre les problèmes, mais aussi de renforcer la cohésion du tissu social.
L’emploi versus « les compétences »
Depuis des décennies, le concept central désignant le portefeuille en question fut l’emploi. Certes quelque peu aride, la notion d’emploi renvoie à un domaine de politique publique et à une mission claire pour les décideurs.
En se fondant sur des droits et des responsabilités, l’économie devrait « employer » les travailleurs d’une manière qui puisse non seulement générer de la prospérité, mais qui soit aussi acceptable moralement. En ce sens, l’emploi constitue le nœud des relations entre capital et travail, entre employeurs et travailleurs.
En mettant l’accent sur les compétences, on déplace la focale sur la responsabilité individuelle : « si vous voulez un emploi de qualité, vous devez acquérir les compétences requises par le marché ». Cette injonction fait du chômage un problème individuel plutôt que systémique. L’introduction de comptes individuels de formation est une des traductions pratiques de ce changement.
Politique sociale versus “préparation”
Le terme « Préparation » est peut-être l’ajout le plus inattendu au titre du portfolio. Le concept de preparedness, dont la traduction littérale en français est singulièrement dénuée de sens, fait référence à la capacité des sociétés à anticiper les risques et à affronter les chocs inattendus.
À l’instar des catastrophes naturelles, les épidémies, mais aussi toutes les « transitions », doivent être considérées comme des menaces justifiant d’être en permanence sur le qui-vive. L’idée de « préparation » comporte également une référence implicite à la guerre.
Sur fond de mouvements géopolitiques tectoniques, on ne peut qu’y voir la cristallisation d’un discours de sécuritisation qui contribue à transformer notre compréhension des questions sociales. Celles-ci ne sont plus conçues comme le résultat d’une répartition inégale des ressources et des coûts, comme le fruit des décisions collectives prises par le passé, ancrées dans des dynamiques historiques et sociales largement endogènes, mais comme une question de gestion des crises, de capacité à répondre à des chocs « externes » qui viendront nous frapper de manière aussi certaine qu’imprédictible.
Le basculement en mode « gestion de crise » est un répertoire politique désormais bien connu des dirigeants et bureaucrates européens. Éprouvée et affinée au cours des quinze dernières années à la faveur de la crise financière et des dettes souveraines, de l’afflux migratoire de 2015, du Brexit, puis de la pandémie, la crisologie européenne fut un puissant moteur de fédéralisation. En temps de « crise », nécessité fait loi, ce qui permet de justifier à la fois des innovations institutionnelles bienvenues et de dangereux raccourcis démocratiques.
Dans un monde ébranlé par le changement climatique et les conflits, l’Union européenne devrait œuvrer à la mise en place de réponses institutionnalisées et durables, en affrontant l’épineuse question de la redistribution et du sens même du bien-être et de la prospérité.
Attiser la panique morale, miser sur la responsabilité individuelle et se contenter de solutions managériales de faible portée risque de s’avérer tout aussi inefficace que dangereux.
Amandine Crespy (ULB) et Bastian Kenn (ULB), pour Carta Academica (https://www.cartaacademica.org/). Source (Lecture libre)