Renverser les nouveaux seigneurs – 3

« Le capitalisme est mort sans qu’on s’en rende compte »

Suite du texte : LIEN 


Pour l’économiste Yanis Varoufakis, les plateformes comme Uber ou Amazon prospèrent sur la rente. Seul un retour au projet socialiste permettra à la gauche d’affronter le technoféodalisme qui vient


Yanis Varoufakis, avant de vous demander une réponse à la question de Naomi Klein, discutons la thèse de votre livre : vous dites constater la fin du capitalisme. Il n’a jamais semblé aussi vivant !

Si quelqu’un vous avait dit, juste après 1789, « le féodalisme est mort », vous auriez répondu : « Mais non, voyons ! Partout où on regarde, je ne vois que des aristocrates, des propriétaires terriens, le pouvoir féodal. » Le capitalisme est mort sans qu’on s’en rende compte. Ce n’est pas la gauche qui l’a tué : c’est le capital lui-même. Ma thèse, c’est que l’on a vu apparaître une nouvelle forme de capital. Puissante, virulente, elle a tué son hôte, comme un virus. Je l’appelle le « capital cloud ».

Le capitalisme repose sur deux piliers : le marché et le profit. Les marchés existent certes depuis belle lurette, mais ils ont longtemps été marginaux. Dans la France du XVIIe siècle, seul 1 % de ce qui était produit y était échangé. Les paysans produisaient, le seigneur prenait sa part, le reste était troqué pour assurer la subsistance. Le second pilier, c’est le profit, soit ce qu’il reste quand on a rémunéré le travail, payé les charges et impôts, etc. Le féodalisme, lui, reposait sur la rente. Vous étiez le seigneur, vous collectiez la production des autres.

Or, aujourd’hui, le marché et le profit ont été remplacés, l’un par des plateformes d’échanges numériques, l’autre par la rente. C’est ce que j’appelle le « technoféodalisme ». Le « capital cloud », qui l’a rendu possible, est la première forme de capital qui ne soit pas productive. Une canne à pêche, un tracteur ou un robot industriel sont des produits servant à produire autre chose : du poisson, du maïs ou des voitures. Mais que sont ces algorithmes qui constituent le « capital cloud » ? Ils sont disséminés dans tout un réseau de machines. Ils ne produisent rien.

Ils modifient juste nos comportements. Ils nous font écouter des morceaux de musique que nous n’aurions pas écoutés, lire des livres que nous n’aurions pas lus et, bien sûr, acheter des choses dont nous n’avons pas besoin. Les propriétaires de ce « capital cloud » sont dotés d’un immense pouvoir.

Ce sont les nouveaux seigneurs ?

Oui. Amazon, Uber, Airbnb, X constituent un enclos numérique à l’intérieur duquel nous sommes à la fois acheteurs, vendeurs, orateurs, écrivains, lecteurs. Et les propriétaires de ces espaces perçoivent une rente sur nos comportements. Amazon – malgré ses millions d’acheteurs et de vendeurs – n’est pas un marché. C’est même l’exact opposé : une plate-forme d’échanges centralisée, un algorithme qui met en relation un acheteur et un vendeur avec pour but de maximiser la probabilité que le premier paie le prix le plus élevé. Pourquoi ? Parce que Jeff Bezos, propriétaire de l’algorithme et de la plateforme, collecte un pourcentage de la transaction. Il ne s’agit pas de profit, mais de rente… Voilà pourquoi je parle de « féodalisme ». Mais ce n’est pas un retour en arrière, bien au contraire. C’est une nouvelle étape.

Quel est le rôle de la technologie dans le technoféodalisme ?

La dialectique ! Je m’explique. Prenez une agence de publicité traditionnelle, comme celle qu’on voit fonctionner dans la série « Mad Men » : quand un publicitaire talentueux veut vous convaincre d’acheter une tablette de chocolat Hershey’s (le pire chocolat du monde), il trouve un moyen de susciter chez vous une émotion. Il conçoit une publicité, fabrique le désir, et vous filez acheter la tablette. Fin de l’histoire.

Avec nos outils d’aujourd’hui, nos smartphones, nos algorithmes conversationnels, c’est très différent. Vous dites à Alexa de commander du lait ou de réserver des places d’opéra. Elle le fait et en profite pour emmagasiner des informations qu’elle moulinera pour vous faire plus tard des suggestions. Vous entraînez l’algorithme à vous connaître encore mieux, à mieux vous guider. Il vous entraîne en retour. Voilà la dialectique, un processus infini.

Ce n’est pas la technologie en soi qui m’intéresse ici mais le fait qu’elle donne au propriétaire du « capital cloud » un pouvoir immense. Il s’exerce non seulement sur les utilisateurs de cette technologie, mais aussi sur les travailleurs des entrepôts Amazon – eux-mêmes surveillés par des algorithmes qui peuvent même calculer la probabilité qu’ils se syndiquent, voire les licencier automatiquement.

C’est une rupture aux implications à la fois économiques et politiques. Comme ce fut le cas avec Henry Ford dans l’histoire du capitalisme. Sauf qu’aujourd’hui, le pouvoir est encore plus fort. Car ces technologies ont envahi notre vie privée. Soyons clairs : je ne nie pas leur utilité. Moi aussi, j’utilise Alexa, TikTok, etc.

Pardon, vous utilisez TikTok ?

J’adore TikTok. En quelques heures, j’y ai trouvé des contenus qui m’intéressent vraiment, et que je n’ai pas trouvés ailleurs : des inédits de Pink Floyd, des discours politiques… Vous savez, les anticapitalistes n’ont jamais été contre la machine à vapeur ou le télégraphe, mais contre le fait qu’une petite élite possède ces outils et exerce, ce faisant, un immense pouvoir sur les sociétés. Cela n’a pas changé.

Quel système politique produit le technoféodalisme ?

Amazon réalise 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires en Europe et n’y paie aucun impôt sur les sociétés ! Pourquoi Jeff Bezos voudrait-il toucher au système politique ?

Mais deux effets indirects empoisonnent nos démo­craties. Le premier : de grandes quantités d’argent et d’énergie productive sont extraites de l’économie et déplacées vers des paradis fiscaux. Donc la demande globale dans nos pays s’effondre. Cela crée de l’instabilité : les Etats sont largement déficitaires, le mécontentement augmente… D’où la montée du racisme, de la xénophobie ainsi que de l’inflation, car les banques centrales impriment de la monnaie pour compenser l’affaiblissement de la demande. Les conséquences politiques sont énormes, comme on le voit aujourd’hui en France ou en Allemagne.

Le second effet est lié à la conversation. Aujourd’hui, nos discussions sont médiées par le « capital cloud ». Les « cloudalistes » ne se soucient pas de ce que vous et moi disons sur Twitter [aujourd’hui X] ou Instagram. Ils ne se soucient que de leur rente. Or les algorithmes créent pli de revenus quand nous sommes en colère. Ils empoisonnent donc nos conversations. C’est une autre manière de détruire la politique.

Que pouvons-nous faire en Occident pour éviter ce que vous appelez le technoféodalisme ?

Il faut faire ce que les marxistes suggèrent depuis cent cinquante ans : reprendre le contrôle du capital, et maintenant du « capital cloud ». Nous devons en faire un bien commun. Nous pouvons commencer modestement : imaginez par exemple que la ville le Paris crée son propre Uber ou son propre Airbnb, platef orme gérée démocratiquement, un service dont l’algorithme serait conçu pour maximiser le bien-être social et non les profits privés…

Dans le passé, le capitalisme a réussi à briser certains monopoles, comme celui d’AT & T en 1984 ou, bien avant, celui de la Standard Oil. Ne serait-il pas possible de casser ces grandes entreprises technologiques ?

A l’époque, c’était facile de démanteler des entreprises comme la Standard Oil. Il suffisait de distribuer les stations-service, les camions-citernes, les puits de pétrole, etc. entre des entreprises locales créées. Aujourd’hui, avec Twitter et les autres « cloudalistes », c’est bien plus complexe. Ce sont des sociétés transnationales, reposant sur des algorithmes si compliqués que même leurs créateurs ne les comprennent pas. Comment voulez-vous qu’un régulateur les contrôle ? La propriété est un moyen plus simple que la régulation pour maîtriser ces entreprises. La gauche ne doit pas oublier que la lutte fondamentale, c’est l’appropriation des moyens de production.

A vous écouter, il ne reste qu’une seule solution, la révolution.

Ça l’a toujours été. Mais une révolution ne passe pas forcément par des barricades et de la violence.

Pensez à la chute du régime soviétique… Avec un peu d’imagination, on peut éviter les effusions de sang.

Imaginez une loi qui changerait le système actionnarial des sociétés : les actions d’une entreprise ne pourraient plus être achetées ou vendues ; elles seraient attribuées aux travailleurs. Ce serait une révolution, car cela changerait complètement l’économie. Il n’y aurait plus de Bourse, plus de distinction entre salaires et profits. Les gens qui travaillent dans l’entreprise en seraient les propriétaires. Ils décideraient ensemble de sa gestion, ils éliraient un conseil d’administration…

Pourquoi la gauche échoue en Europe ?

Cette question m’oblige à faire une autocritique. Nous ne nous sommes jamais remis de la chute du communisme en 1990-1991. Nous n’avons jamais su répondre à la question : « Comment bâtir une société socialiste ? » La social-démocratie elle-même, un aménagement du capitalisme, est devenue un projet impossible, pas seulement parce que les gens ne la veulent plus, mais parce que les structures économiques ont changé avec l’émergence du capital financier. Et puis, nous ne sommes pas de très bonnes personnes, nous, la gauche. Moralement.

Que voulez-vous dire ?

La facilité avec laquelle nous nous retournons les uns contre les autres est stupéfiante. J’ai parcouru les Mémoires posthumes de Wolfgang Schâuble, le conservateur allemand qui était mon adversaire. Bon, c’est un tissu de mensonges. Mais même après sa mort, il reste loyal à son parti, à sa chancelière. J’admire cela. Nous, à gauche, nous nous trahissons souvent entre nous. C’est un échec éthique.

Tous ceux qui veulent changer le monde pour des raisons vertueuses finissent par devenir brutaux. Regardez les chrétiens et les guerres de Religion… Nous devons changer le monde sans devenir des monstres en cours de route.

Peut-être est-il temps de poser la question que souhaitait vous poser Naomi Klein ? La voici : « Qu’est-ce qui cloche avec l’Allemagne ? »

Après la Seconde Guerre mondiale, le nationalisme allemand a été rendu impossible par le souvenir du nazisme et de la Shoah. Les classes dirigeantes du pays ont choisi de dissoudre l’Allemagne dans l’Europe. Mais, du fait des décisions prises par Angela Merkel et les sociaux-démocrates, l’austérité a miné l’investissement et, aujourd’hui, le modèle économique allemand s’effondre. Le pays s’en ressent profondément et renoue avec le nationalisme, porté par l’AfD. C’est très inquiétant.


Propos recueillis par Xavier de La Porte et Pascal Riché. Nl Obs N° 3131. 26/09/2024


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