Renverser les nouveaux seigneurs – 2

« La gauche a perdu toute confiance »

Suite du texte : LIEN 


L’essayiste Naomi Klein analyse les effets politiques de la pandémie et invite les progressistes à ne pas abandonner la critique sociale aux complotistes


Ce qui est étonnant dans ce livre, Naomi Klein, c’est que l’examen de la trajectoire de votre double est surtout l’occasion d’un retour sur votre propre trajectoire…

La pandémie a été pour moi une période d’introspection. Pour la première fois depuis la parution de « No Logo » en 1999, j’ai eu du temps pour faire le point sur la vie folle et excitante que j’avais menée jusque-là. Un déménagement dans une campagne reculée m’a obligée aussi à compulser mes archives et à me demander ce qu’il fallait garder pour les années à venir. Comme dans une machine à remonter le temps, je suis retournée en arrière et me suis projetée dans le futur.

Cela m’a fait prendre conscience que nous vivions dans un multivers, que le moi n’est pas aussi stable qu’on le croit. Et j’ai compris qu’avoir un « double » – cette Naomi Wolf qui jusque-là n’avait été source que d’embarras et de stress – était un bon outil pour explorer la multiplicité de mon « moi ». Ainsi ce livre a-t-il commencé par une introspection, plus que comme un examen de sa trajectoire à elle. Même si, malheureusement, elle est intéressante…

La conversion de Naomi Wolf au conspirationnisme doit beaucoup au Covid, et votre livre aussi, manifestement. Pensiez-vous, en commençant à travailler, que l’épidémie avait ébranlé à ce point nos êtres et nos sociétés ?

Franchement, on n’en a pas encore pris toute la mesure… Le rachat de Twitter par Elon Musk, la reconfiguration de l’information et de sa diffusion, ce retournement politique qui fait passer des milliardaires pour des rebelles… tout cela avait commencé avant la pandémie, mais elle l’a démultiplié spectaculairement. On commence à peine à en voir les effets politiques et il est difficile de prévoir quelle en sera la prochaine étape. Regardez ce qui se passe aux Etats-Unis. Kamala Harris porte un message très vague : « Il faut du changement, mais ne vous inquiétez pas, on ne changera pas grand-chose. »

Peut-être que ça marchera ce coup-ci, mais après ? L’alliance que j’appelle « diagonaliste » [voir plus bas] pousse partout dans le monde. Elle l’a déjà emporté en Argentine, avec Javier Milei. Ailleurs, des coalitions centristes permettent de résister un temps. Mais ce qui m’inquiète, c’est la prochaine fois. Une fois que Keir Starmer, le Premier ministre travail­liste, aura imposé l’austérité en Grande-Bretagne, et que les gens auront compris qu’ils ne bénéficieront de rien, que rien ne changera pour eux, que se passera-t-il ?

Comment expliquez-vous qu’une pandémie ait eu un tel effet ?

Beaucoup de gens se sont retrouvés coupés du monde et, on le sait, la famille nucléaire n’est pas une bonne « technologie » en situation d’isolement. En masse, ils ont opté pour de pseudo-relations sociales en ligne, qui, en l’absence de toute autre relation, ont semblé vraies et ont fini par remplir tous les interstices de leurs vies. Pour ma part, je me suis mise à écouter en boucle les podcasts de Steve Bannon. Cela m’a tenu lieu de vie sociale (rires)…

Si beaucoup ont fait comme moi, il y a une autre raison. La pandémie a révélé d’énormes injustices : entre ceux qui étaient confinés dans de tout petits espaces et ceux qui sont partis sur leur yacht ; entre ceux dont la petite entreprise s’est heurtée à de gigantesques difficultés et ceux qui ont eu les moyens de faire du lobbying et de peser sur le gouvernement… Ce « deux poids, deux mesures » n’est pas nouveau.

Cela fait des décennies que je le documente et quand il est apparu à nouveau, je me suis dit OK, c’est juste le capitalisme qui fait du capitalisme, sauf que cette fois, l’Etat se montre plutôt en soutien… Mais pour ceux qui n’étaient pas de gauche, qui croyaient dans le système et avaient joué le jeu de l’individualisme néolibéral en amassant leur petit pécule dans leur coin, ça a été une révélation. Soudain, ils ont compris qu’ils vivaient dans un réseau d’interdépendances et qu’ils étaient reliés à ceux qui fabriquent la nourriture, qui travaillent à l’hôpital, etc.

C’est comme si le contrat social du néolibéralisme se brisait d’un coup. On leur a demandé de faire des sacrifices colossaux – sans équivalent depuis l’effort de guerre en 1939-1945 -, sauf que, contrairement à cette époque, les plus riches y échappaient. Comment comprendre cela ? Eh bien les explications immédiatement disponibles ont été les théories du complot : en deux clics, on vous disait que tout cela profitait à un tout petit groupe, on vous donnait des noms… L’alliance entre la simplicité très séduisante de ces explications et une économie de l’attention qui valorise sur internet les contenus les plus susceptibles de la retenir a été un cocktail détonant. Celui d’un réalignement politique massif.

Puisque vous parlez géométrie, pourquoi donnez-vous à ces gens – parmi lesquels on trouve votre double Naomi Wolf, mais aussi Steve Bannon ou J. D. Vance, le colistier de Donald Trump – le nom de « diagonalistes » ?

Il s’agit d’une traduction de l’allemand Querdenken, qui signifie « pensée latérale, hors des sentiers battus ». L’exemple emblématique et précurseur – comme souvent ce qui vient d’Italie – est le Mouvement 5 Etoiles [lancé en 2009] : l’alliance d’une plateforme numérique et d’un comique célèbre, un mélange de droite et de gauche…

De tels mouvements ont éclos partout pendant la pandémie, mêlant des éléments issus de l’extrême droite traditionnelle avec des entrepreneurs de l’attention et des influenceurs attirés par ce qui marche. S’y sont agglomérées d’autres communautés comme celle provenant du new age, avec des gens traditionnellement proches de la gauche écologiste, mais que leur souci du bien-être personnel et la faillite de leur petit business – comme les studios de yoga – ont attirés vers les mouvements antivax, sous prétexte qu’ils n’avaient pas à subir les effets de l’inconséquence des autres.

Mais si l’injustice inhérente au capitalisme a sauté aux yeux de tous pendant le Covid, pourquoi la gauche n’en a-t-elle pas profité ?

C’est la clé. Et c’est là où intervient la question du double. En littérature, le double est toujours un miroir tendu à la personne dédoublée. Si Giorgia Meloni a fabriqué un double déformé de la gauche italienne, si Steve Ban-non a fabriqué un double déformé de la gauche démocrate, c’est parce que la gauche ne fait pas son travail, et qu’elle a échoué à fournir une réponse globale, crédible et séduisante à une crise systémique qu’elle a pourtant identifiée.

Or décrire un système défaillant mais ne pas apporter de solution pour le remplacer, cela rend les gens encore plus tristes et impuissants. Les théories du complot ont ceci de terriblement attirant : elles ne visent pas le système dans sa globalité, mais des gens. Bill Gates, les participants de Davos, les juifs, etc. Un complot, c’est une faille dans le système. Les « diagonalistes » proposent de la réparer et ça semble possible. Alors que dans les analyses produites par la gauche, c’est le système dans son ensemble qui dysfonctionne. La tâche est d’une autre ampleur…

Et on est dans un moment où la gauche a perdu toute confiance : elle ne sait plus quoi faire d’une question dont la droite s’empare. Regardez avec la liberté d’expression. C’est devenu un des thèmes favoris de l’extrême droite, et qu’en dit la gauche ? Pas grand-choe. On ne l’entend pas beaucoup dénoncer le fait que le « commun informationnel » soit tenu par cinq milliar­daires ni proposer une autre écologie de l’information qui soit séduisante et réponde aux besoins des gens.

Même chose avec les vaccins. A partir du moment où les « diagonalistes » ont intégré « Big Pharma » dans une vaste théorie du complot selon laquelle Bill Gates chercherait à nous surveiller grâce à des nanoparti­cules contenues dans les doses, la gauche a cessé toute critique. Plus rien sur des laboratoires pharmaceu­tiques qui ont capitalisé sur la crise. Plus rien sur les immenses inégalités internationales dans la distribution des vaccins. Plus rien sur les alternatives oubliées à la politique du tout-vaccin. Et donc, cela a renforcé des thèses conspirationnistes qui étaient seules à porter une critique qui, au passage, opérait comme un dérivatif évitant de poser les vraies questions… Bref, une dialectique est à l’oeuvre entre la droite et la gauche.

Et la figure du double aide à comprendre ce que nous faisons mal. Il s’agit pour moi de contribuer à une littérature de la mélancolie de gauche en me confrontant à nos grandes déceptions. Je sais que ce n’est pas incroyablement sexy comme projet… C’est plus marrant de dire « tout va bien ! » Mais il faut faire ce travail d’introspection : en 2020, nous étions des millions dans la rue à manifester pour la justice climatique et aujourd’hui Kamala Harris accorde sept mots à la crise écologique dans son discours d’investiture. Tout comme elle s’oppose systématiquement à toutes les propositions de Black Lives Malter, alors qu’il a été porté par des millions de gens. Si on n’examine pas pourquoi on n’arrive pas à créer un mouvement harmonieux, qui suscite l’adhésion des gens, qui ne se violente pas lui-même en de perpé­tuelles luttes intestines, on ne l’emportera jamais…

En effet, la mélancolie vous guette. Vous voyez néanmoins des raisons d’espérer ?

Si j’ai appris une chose, c’est qu’il est fou d’imaginer pouvoir prédire l’avenir. Quand j’ai écrit « Tout peut changer » en 2014, la gauche radicale n’existait plus aux Etats-Unis, jamais on aurait pu imaginer le mouvement Sunrise [mouvement de lutte contre le réchauffement climatique créé en 2017, NDLR] ou qu’un candidat socialiste comme Bernie Sanders mettrait à l’agenda le Green New Deal.
Certes, je n’aurais pu imaginer non plus le Covid et ses conséquences… Je ne défends pas la mélancolie comme une position politique. Je défends juste l’idée qu’il faut savoir se saisir des moments de chaos pour se préparer à mieux faire la prochaine fois. Car le monde est à ce point sens dessus dessous qu’il y aura d’autres crises et donc d’autres occasions d’apporter les bonnes réponses. C’est la seule chose que je peux prédire.

Nous allons dans quelques jours interviewer Yanis Varoufakis. Vous le connaissez, avez déjà débattu avec lui. Quelle question aimeriez-vous lui poser ? On lui transmettra.

Qu’est-ce qui cloche avec l’Allemagne ? (Rires.)


Propos recueillis par Xavier de La Porte. Nl Obs N° 3131. 26/09/2024


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