Le syndrome du bon travailleur

Si la culpabilité peut être une source de motivation professionnelle, encore faut-il qu’elle soit bien dosée. Au risque, sinon, de devenir toxique

C’est un petit chef forcené, dont les ordres claquent comme des coups de fouet. Aucun effort n’est suffisant à ses yeux, son exigence semble infinie : « Tu n’as pas encore terminé ? Plus vite ! » Au travail, nul besoin d’un supérieur hiérarchique autoritaire pour nous culpabiliser de n’être pas assez productif ou pas à la hauteur : notre propre despote intérieur suffit.

« Quand j’étais manager, je culpabilisais de ne pas obtenir des augmentations pour mes équipes. Maintenant que je suis indépendante, je culpabilise dès que je ralentis le rythme. Et si je ne convaincs pas un client potentiel, je culpabilise en me demandant ce que j’ai mal fait », raconte Hélène, attachée de presse de 46 ans.

À la tête d’une agence de communication, Marie Cayrel, 28 ans, est aussi familière de cette petite voix : « Si je ne travaille pas suffisamment, j’ai l’impression de n’avoir rien fait de ma journée. J’ai sans cesse besoin d’être productive, je n’arrive pas à faire autrement. » Les prémices d’un burn-out, en janvier, l’ont tout de même conduite à rééquilibrer son rythme. Mais cet été, elle a… culpabilisé de buller trois semaines durant.

Qu’on la ressente lorsqu’on quitte le bureau avant 19 heures, que l’on n’explose pas ses objectifs ou que l’on s’accorde vingt minutes de pause, la culpabilité est aussi répandue en entreprise que les breuvages acides des machines à café. Et le télétravail, en brouillant les frontières entre vie privée et vie professionnelle, n’a rien arrangé.

Dans « En finir avec la culpabilisation », Mona Chollet décrit à quel point les femmes, par leur socialisation, sont sujettes à la culpabilité : c’est aussi le cas au boulot, où elles paient le prix d’un monde du travail inégalitaire, construit autour de la figure d’un travailleur sans contrainte familiale (un homme).

« Gendarme interne »

Alors, certes, « un brin de culpabilité, c’est ce qui empêche de trop procrastiner », fait valoir Marie Cayrel. Lorsque la cadence de la machine ne contraint plus les corps, la culpabilité se charge en effet de contraindre les esprits. Bien que déplaisante, elle peut ainsi se révéler une source de motivation redoutable.

« Ce sentiment, ressenti à la suite d’une action ou d’une pensée contraire à des injonctions intégrées, est essentiel à la vie en société. Il agit comme un gendarme interne », confirme Bénédicte Berthe, enseignante-chercheuse en économie du travail et des ressources humaines. Mais attention au dosage : « La culpabilité devient stérile quand elle verse dans la rumination, entraîne des insomnies, nous met dans une spirale négative », nuance-t-elle.

Elle peut même s’avérer dangereuse lorsqu’elle pousse à en faire toujours plus alors qu’il faudrait, au contraire, ralentir le rythme. Comme l’a montré le sociologue Alain Vilbrod, auteur de « Travailler en étant malade » (L’Harmattan, 2022), elle est souvent à l’œuvre derrière le présentéisme, soit, au sens strict, le fait de continuer à travailler en étant souffrant ou blessé. Et pourrait expliquer que, selon le baromètre Malakoff, un quart des arrêts de travail prescrits en 2023 n’aient pas été pris ou seulement partiellement.

« J’angoisse et je culpabilise beaucoup de m’être fait arrêter », rumine ainsi Angélina, 35 ans, sommelière dans un restaurant marseillais. Celle qui a l’habitude de turbiner jusqu’à soixante heures par semaine a traîné pendant deux mois une douleur lancinante au coude.

Au point de ne plus parvenir à déboucher une bouteille. Diagnostic médical : fissure du tendon. Dix jours d’arrêt de travail. Mais le premier soir de son arrêt, elle a tout de même assuré le service. « J’avais l’impression de laisser tomber mes collègues, je me disais que j’aurais pu me soigner plus tôt, pour être en état de continuer de travailler… » Alors qu’elle formule ce regret, elle s’interrompt : « Je sais, ce n’est pas normal… On ne peut pas se blesser pour un boulot. »

Pourquoi se laisse-t-on torturer par cette petite voix intérieure ? Les valeurs transmises par l’éducation, le poids de la morale judéo-chrétienne façonnent notre propension à la culpabilisation. « J’allais à l’école chez les bonnes sœurs, où l’on nous enseignait que même un bébé peut pécher. Je me suis construite dans la culpabilité », se souvient Hélène.

« Mes parents m’ont toujours répété que le travail, c’était le plus important », explique Marie Cayrel. Sans compter le « syndrome de la bonne élève », familier de nombreuses femmes, dont Léa, une communicante de 35 ans : « J’étais l’aînée et la seule fille de la famille, j’ai senti de grosses attentes peser sur moi. Je n’avais pas intérêt à me foirer ! »

Une première expérience professionnelle n’a rien arrangé : « Mon chef me disait : « On ne te paie pas à faire que ça… » Une façon de me faire me sentir mal, alors que ma rémunération était en dessous des standards et que mes résultats étaient au rendez-vous. »

Plus tard, son sentiment de culpabilité l’a poussée à s’autocensurer lors de négociations salariales. « Et quand j’ai enfin obtenu un salaire juste, j’ai encore culpabilisé : « Est-ce que je suis trop payée ? » »

Nouvelles attentes sociales

Lorsque des prédispositions à ce genre de mauvaise conscience rencontrent une culture du travail fondée sur la performance et l’injonction à en faire toujours plus, la petite voix peut se faire franchement tyrannique. Certes, la culpabilisation n’est pas enseignée en école de management, mais elle peut être insufflée de manière subtile.

« Dans des environnements très exigeants, comme la finance ou les cabinets d’avocats, les normes sont imposées de manière tacite : si vos collègues et managers répondent aux mails à minuit et quittent le boulot à 20 heures, vous aurez du mal à partir à 18 heures », explique Charlotte Fortuit, consultante en entreprises.

« La culpabilité est un fort moteur de surinvestissement. C’est un levier précieux pour les entreprises qui peuvent profiter des personnalités perfectionnistes à l’excès », renchérit Florence Gaboreau, psychologue spécialisée dans les pathologies liées au travail.

Il arrive aussi que des travailleurs se sentent coupables car ils prennent à leur compte les critiques ou les nouvelles attentes sociales qui ébranlent leur secteur. « Dans un marché en crise, comme la viticulture, un travailleur peut avoir le sentiment de faillir, alors qu’il n’est pas responsable de la transformation des habitudes de consommation », dit Sophie Cot Rascol, psychologue clinicienne, responsable de la ligne Agri’Ecoute, numéro pour les agriculteurs en détresse.

La culpabilité, enfin, peut naître d’un décalage entre l’idée que l’on se fait d’un travail bien fait et les moyens dont on dispose pour y parvenir. Un sentiment courant chez les enseignants : face à des classes surchargées, Claire, 4o ans, qui enseigne le français dans un collège de Carcassonne (Aude), s’en veut de ne pas avoir assez de temps à consacrer à des élèves qui en auraient besoin. « Ce que l’institution attend de nous n’est pas faisable », lâche-t-elle.

Également confrontés au sous-effectif, des soignants cèdent aussi au présentéisme. « S’arrêter, c’est faire reposer sur les collègues sa propre charge de travail », dit Sophie, 34 ans, médecin dans un hôpital public d’Ile-de-France. Pendant sa grossesse, en 2022, elle est venue travailler malgré une sciatique et des contractions. Elle a même continué à réaliser des autopsies tout en étant nauséeuse.

« Ma sage-femme me proposait de m’arrêter, mais j’avais l’impression – fausse – que l’hôpital ne pouvait pas se passer de moi », poursuit la médecin. Aujourd’hui, une culpabilité s’est ajoutée à une autre : jeune mère, elle s’en veut de rentrer tard le soir… « Pour de nombreuses femmes, être une bonne mère et une bonne professionnelle reste fondamentalement incompatible. On est toujours en faute dans l’un des deux rôles », observe l’essayiste Laetitia Vitaud, autrice d’« En finir avec la productivité » (Payot, 2022).

Faut-il se résigner à vivre avec ce sentiment ambivalent ? La psychologue Florence Gaboreau suggère plutôt à ses patients de « faire la distinction entre ce qui est en leur pouvoir de modifier et ce qui est inhérent à leur situation professionnelle ».

Moins culpabiliser, souligne-t-elle, ce n’est pas travailler mal : « Il y a une différence entre la conscience professionnelle, qui est une recherche du travail bien fait, et ta culpabilité, qui consiste à se persécuter. » Hélène, l’attachée de presse, s’attelle à faire taire sa petite voix : « Elle remonte dès qu’elle peut mais je progresse. La semaine dernière, j’ai même réussi à profiter du soleil. »


Emilie Brouze et Agathe Ranc Le Nouvel Obs. N° 3129. 12/09/2024


Une réflexion sur “Le syndrome du bon travailleur

  1. raannemari 23/09/2024 / 18h17

    « On n’est jamais si bien asservi que par soi-même. » J-F. Vézina

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