Énorme risque de l’autocensure…

Attisées par les réseaux sociaux, les pressions et la violence de groupes identitaires ou intégristes conduisent à la mise au ban d’un nombre croissant d’œuvres culturelles. À quand une prise de conscience ?

Sur le parvis de l’église Notre-Dame-de-Bon-Port de Nantes, ce mardi 7 décembre 2021, une cinquantaine de jeunes militants, catholiques intégristes, se tiennent par les coudes. Ils ont beau répéter « pas de violence, pas de violence », ils sont bien là pour empêcher quelque quatre cents spectateurs d’assister au concert de la rockeuse Anna von Hausswolff, organisé par le centre culturel Le Lieu unique. L’artiste suédoise aurait dû interpréter ce soir-là les morceaux de son album pour orgue sorti un an plus tôt. Mais les militants, choqués par ses précédents textes qu’ils jugent « satanistes », en ont décidé autrement. Quelques heures plus tôt, les pneus de son véhicule et de ses deux musiciens ont été lacérés. Plusieurs personnes se sont introduites dans l’église pour tenter de perturber la mise en place de l’événement. Des camions de CRS ont stationné quelques heures sur place avant de quitter les lieux.

Vers 21 heures, et devant un tel climat, la chanteuse préfère annuler cette étape de sa tournée. Un autre concert, prévu le lendemain à Paris, à l’église Saint-Eustache — habituée à accueillir des artistes —, sera déprogrammé par Yves Trochéris, le curé de la paroisse. « Non en raison du contenu de l’œuvre, mais bien pour des raisons de sécurité », précise ce dernier. Car, à nouveau, les réseaux catholiques intégristes menacent, sur Internet, d’empêcher le concert… qui trouvera finalement refuge au temple protestant de l’Étoile, dans le 17ᵉ arrondissement de Paris. Avec la complicité du pasteur responsable des lieux, des services de la mairie et des spectateurs — informés au dernier moment du nouveau lieu et soumis au secret —, mais dans une clandestinité totale.

Identitaires, intégristes, skinheads…

Pour les organisations professionnelles du secteur de la musique, la montée des pressions, des menaces et des annulations de concert sous l’influence de l’extrême droite est progressivement devenue un sujet majeur.
« Au printemps 2023, deux options s’offraient à nous face à ces censures ou tentatives de censure, raconte Aurélie Hannedouche, directrice du Syndicat des musiques actuelles.

  • Ne pas en parler, pour éviter de faire de la publicité à ces groupuscules,
  • ou les poursuivre systématiquement.

Nous avons tranché en faveur de la deuxième. »
À raison, car les intimidations de ces mouvements vis-à-vis des artistes se multiplient sans que personne n’en prenne tout à fait la mesure tant elles sont disséminées sur tout le territoire.

Leur mode d’action, en revanche, est presque toujours le même : dénonciation sur un site d’extrême droite ou catholique intégriste de l’événement culturel visé, relais de l’information auprès des militants et sympathisants sur des réseaux sociaux — en priorité Telegram mais aussi Instagram —, menaces en ligne ou directement sur les pages Facebook et les réseaux sociaux des artistes et des organisateurs de la manifestation, appel voilé (ou non) à venir perturber le spectacle. Avec un objectif assumé : mettre une telle pression sur les programmateurs et les artistes qu’ils en décident eux-mêmes l’annulation, ou les contraindre à se tourner vers les préfectures qui, en fonction de leur appréciation du risque encouru, peuvent également choisir de l’annuler afin « d’éviter des troubles à l’ordre public ».

Et même quand l’événement se déroule — sous protection policière —, la vindicte de l’extrême droite peut se poursuivre bien après. Le chanteur Eddy de Pretto en sait quelque chose.

À l’issue d’un concert à Saint-Eustache en juin 2021, il se retrouve accusé d’avoir « souillé » la foi catholique en interprétant une chanson sur l’homosexualité dans l’enceinte de l’église et victime d’une violente campagne de cyberharcèlement. « Nous serons là à chaque date pour te rappeler que l’armée de Dieu ne laisse pas ce genre de blasphème impuni », « À bas la République qui fabrique des sous-hommes de cette espèce », clament les publications sur ses comptes Facebook ou Instagram.

La nouveauté, dans ce combat idéologique, c’est que toutes les mouvances de l’extrême droite politique et religieuse s’y rejoignent : identitaires, régionalistes, nationalistes, royalistes, skinheads, ainsi que de nombreuses associations catholiques intégristes dont certaines sont aujourd’hui dissoutes (Civitas, Riposte catholique, Le Salon beige, Aurora Lorraine…). Des députés RN leur prêtent parfois main-forte pour demander l’annulation de concerts de rappeurs comme Médine ou Kalash Criminel, ou l’arrêt des subventions aux salles de concert ou aux festivals qui les accueillent.

[…]

À l’occasion, des associations récentes comme Parents vigilants, lancée par Reconquête, le parti d’Éric Zemmour, ou les Mamans louves, qui promeuvent un modèle traditionnel de la famille, se font également le relais de la dénonciation de spectacles […]


Olivier Milot, Sophie Rahal. Télérama (courts extraits) N° 3897.18/09/2024


3 réflexions sur “Énorme risque de l’autocensure…

  1. Ancre Nomade 21/09/2024 / 9h32

    Et nous voici revenus aux temps obscurs aux inquisiteurs de tous bords. Ce n’est pas le futur ministre de la police qui va nous en sortir.

  2. bernarddominik 21/09/2024 / 18h24

    Il est bon de rappeler que les églises construites avant 1905 sont des lieux publics prêtés à l’église catholique. Ce n’est donc pas à quelques hooligans de décider ce qui y est chanté ou joué, mais aux lois de la République. Quant à Satan il est bon de rappeler aux chrétiens que c’est l’adaptation au christianisme du manichéisme et du mazdeisme basés sur la dualisme « bien mal ».

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.