Delon… en bref !

Pas fan de l’homme, reste une filmographie indéniable. MC

En 1960, Alain Delon est au galop : René Clément, fasciné et visiblement troublé, l’engage pour « Plein soleil », histoire vénéneuse d’un assassinat dissimulé, avec une ambiance nettement homolubrique.

La mer, l’Italie, les miroirs, c’est la consécration.
Le monde entier chavire pour ce jeune comédien arrogant, bronzé sous les embruns de la Méditerranée, prêt à bouffer le ciel. Dans le film, une présence non créditée au générique : Romy Schneider. Ces deux-là sont inséparables. Leur célébrité gagne tout, envahit les couvertures de « Cinémonde » et de « Paris-Presse ».
Le couple est à haute visibilité. Les orages sentimentaux se succèdent, et, après cinq ans de relation, l’acteur s’en va, laissant un bouquet de roses rouges et un mot : « Pardonne-moi. »

Lui-même, quarante ans plus tard, ne se le pardonnera pas : une photo de l’actrice sur son lit de mort ne le quittera jamais. Mais la vie continue… en Italie.
Visconti, le grand Luchino Visconti di Modrone, l’aigle du duché de Milan, jette son dévolu sur Delon, et lui donne un rôle… de boxeur. Dans « Rocco et ses frères », le noir et blanc lui va si bien… Les Italiens l’adoptent : Antonioni le choisit pour « l’Edipse » ; Visconti, à nouveau, lui confie le personnage de Tancrède, le fiancé de Claudia Cardinale, dans « le Guépard ». Delon y est inoubliable. Répétons : inoubliable, absolument.

Plus tard, quand il parlera de cette époque, Delon ne désignera le cinéaste que sous le nom de « Monsieur Visconti ». Il fera de même pour Jean-Pierre Melville, qui restera « Monsieur Melville ».
Le cinéma, c’est son domaine ducal, avec des « Messieurs » auxquels Delon porte une admiration sans limite.
Dans ce domaine, son goût est très sûr, son instinct, parfait. Il n’en va pas de même en affaires, en amour ou en musique (on se souvient d’un malencontreux « Paroles… Paroles… » enregistré avec Dalida). Quant à la politique…

Gaulliste, oui, pourquoi pas ? Giscardien, passe encore. Jean-Marie Le Pen, décidément, ça ne passe pas. Christine Boutin, alors là, franchement, c’est le fond de la tasse… Pendant longtemps, Alain Delon sera l’épouvantail cinématographique de la gauche.

À l’époque, on le dit pataugeant dans les milieux barbouzards, commanditaire d’un assassinat, amant de la femme du président de la République, amateur des filles de Madame Claude, actionnaire d’une société de munitions, mêlé à des clubs d’anciens paras, mais quoi ?

Il devient le symbole d’une France sombre, déchirée par le feu de l’Algérie, travaillée par des cabinets noirs, peuplée de nervis en tenue camouflée qui fréquentent un faux Fernandel nommé Pasqua.

« Tout ça n’a aucune importance »

La vérité, c’est qu’on lui prête (et qu’il encourage) une vie de bande dessinée, à ce Delon qui console Mireille Darc, sa compagne de quinze ans, quand elle est questionnée par des flics qui lui sortent des photos « compromettantes » (à ce moment-là car aujourd’hui elles seraient sur Facebook, sans le moindre scandale).
Et là, se souvenait Mireille Darc, Alain Delon fut grand : « Ne t’en fais pas, Mimi. Tout ça n’a aucune importance. On s’en fout. » Sa réputation était celle d’un mauvais garçon, englué dans des « affaires ». L’attitude fut celle d’un prince, avec ce « on s’en fout » de boyard russe, suivi d’une soirée à l’Opéra avec Mireille Darc, pour défier les mauvaises langues et les ragoteurs de sous-préfecture.
Ils vont rester ensemble, se séparer plus tard, et, victime d’un accident cérébral qui lui a fait momentanément perdre la mémoire, Mireille Darc n’aura qu’une seule pensée, dans son lit d’hôpital.
Delon vient la voir, elle lui demande : « Sommes-nous encore ensemble ? »
Avec douceur, avec tendresse, il lui dira : « Non », et s’en ira. Elle en sera dévastée. Il veillera, de loin, à sa guérison. Il jouera encore avec elle, en 2007, au théâtre, dans « Sur la route de Madison », nostalgique évocation d’un amour évaporé.


François Forestier. Le Nouvel Obs. N° 3126. 22/08/2024


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