L’angle mort du ruissellement

Depuis des années, ils nous répètent que la montée en France des inégalités est « un mythe ». Leur niveau, suggèrent-ils, est tolérable et il ne mérite pas d’être l’objet de cette « obsession » très française (la fameuse « passion de l’égalité » que décrivait Tocqueville ?).

A les écouter, il faut ouvrir les yeux sur une dangereuse offensive idéologique visant à justifier le matraquage fiscal des « classes moyennes supérieures » (les riches).

Ce sont les « inégalitosceptiques ». La semaine dernière, l’Insee a publié une note sur la pauvreté. Aussitôt, ce chœur d’économistes et de chroniqueurs s’est remis à chanter : voyez, les inégalités n’explosent pas ! La pauvreté est stable depuis dix ans ! Pour un peu, il faudrait s’en réjouir.

Que dit l’Insee dans sa note ? Que tout va bien ? Loin de là.

Ses indicateurs d’inégalités en 2022 n’ont certes pas explosé, mais ils « demeurent parmi les plus hauts observés depuis 1996 ». L’institut s’alarme du fait que « 9,1 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté monétaire » (1). Soit 14,5 % des habitants, contre 12,7 % en 2004. Quant au « taux de privation matérielle et sociale », il touche 13,6 % de la population, soit « un point au-dessus de la moyenne de la dernière décennie ». Ces privations, ce sont souvent des familles monoparentales ou des familles nombreuses qui les subissent : elles ne peuvent pas se chauffer, se nourrir ou se vêtir correctement. Une situation indigne de la septième puissance économique mondiale.

Les “inégalitosceptiques” ne nient pas la pauvreté. Mais ils l’excluent étrangement du champ des inégalités.

Le problème des « inégalitosceptiques », c’est qu’ils ne voient qu’une statistique, une seule : le « coefficient de Gini » exposant les inégalités de revenus. Il se situe quelque part entre 0 (tous les revenus sont identiques) et 1 (un seul citoyen accapare 100 % des revenus). En France, cet indicateur est stable, autour de 0,3, un poil au-dessous de la moyenne de l’OCDE. Mais comment s’en contenter ? Il ne dit rien des extrêmes, grande pauvreté ou ultrarichesse.

Il ne dit rien des inégalités de patrimoine (et de l’enrichissement indécent des 0,1 % les plus fortunés) ; rien des inégalités territoriales, des problèmes de logement ou de mobilité sociale ; rien des discriminations, des inégalités face à l’éducation, à la santé, et à d’autres services publics.

Rien du triplement, en dix ans, du nombre de personnes qui recourent à l’aide alimentaire. Rien enfin de la reproduction de ces inégalités : les enfants des familles aisées ont trois fois plus de chances de faire partie des plus hauts revenus que ceux des familles modestes.

Les « inégalitosceptiques » ne nient pas la pauvreté. Mais ils l’excluent étrangement du champ des inégalités. Comme si elle était un mal naturel, un angle mort du ruissellement de l’économie. N’a-t-elle pas toujours existé ? Pour l’affronter, ils prônent des actions ciblées, dans la grande tradition de la charité.

Lorsque le Nouveau Front populaire suggère, lui, de prendre ce mal à la racine, ils s’étranglent. Augmenter le smic ? Un risque fou pour la compétitivité des entreprises. Relever les minima sociaux, assurer la gratuité réelle de l’école ? Encore des dépenses publiques, et donc des impôts en perspective !

Ils vous expliquent qu’il y a un arbitrage à faire car, sachez-le, « la réduction des inégalités conduit à moins de prospérité ». Une trop grande « aversion aux inégalités » a en effet la fâcheuse tendance à nous « appauvrir collectivement ».

Pourtant, les pays les plus égalitaires sont les plus heureux. C’est ce qu’ont établi notamment les travaux des chercheurs britanniques Kate Pickett et Richard Wilkinson. Ils ont étudié à la loupe l’impact des inégalités sur divers maux (maladies, violence, anxiété, drogue), et leur conclusion est sans appel : elles sont un « polluant social général ».

Paradoxalement, même les plus riches vivent mieux dans les sociétés égalitaires. Moins compétitives, elles sont pour tous, y compris pour eux, plus douces et fraternelles.


Pascal Riché Le Nouvel Obs. N° 3120. 18/07/2024


(1) Le seuil de pauvreté est fixé à 60 % du niveau de vie « médian » (niveau tel qu’il divise la population en deux parts égales). Soit 1 158 euros par mois pour une personne seule.


4 réflexions sur “L’angle mort du ruissellement

  1. bernarddominik 23/07/2024 / 9h14

    Je suis d’accord que ce qui compte d’abord ce sont les revenus. Mais le problème c’est qu’on ne compte due les revenus directs: salaires dividendes et quelques indemnités. Mais les très riches utilisent des yatchs des avions des rolls royce des châteaux mis à leur disposition par leur entreprise sans compter la CB qui permet de faire tous ses achats fur le compte de l’entreprise. Le coefficient de gini ne donne pas une image de la répartitions des revenus, il dit juste que 1% croquent 30% des revenus directs. Mais il est anormal qu’un Tavares gagne 1000 fois le smic chaque mois en argent de poche, puisqu’il ne paie rien de sa poche. Et sur ce point je suis d’accord avec le NFP mettre une tranche à 90%, mais c’est le seuil qui reste trop bas et est donc confiscatoire. A partir de 100000€ mensuels serait plus raisonnable qu’à partit de 6000€. Pour la richesse celle qui dépend des actions est surtout révélatrice d’une bonne gestion. Un salarié de lvmh est bien mieux payé que le réparateur de vélos chez Décathlon. Ce n’est pas le ruissellement qui lui profite mais bien les bons résultats de l’entreprise résultats auxquels il a participé.

  2. Carolyonne89 23/07/2024 / 9h22

    Totalement d’accord on fait dire tout ce qu’on veut avec des chiffres, selon la manière dont on décide de les exploiter…

  3. tatchou92 23/07/2024 / 15h18

    Oui, mais à ce jour, 6000€ par mois, de trop nombreux citoyens sont loin de les gagner, même avec 2 salaires, et encore moins avec 2 pensions… quand on voit le prix des loyers… les retraités ne sont pas près de quitter le parc social… et de plus en plus ne pourront pas accéder aux maisons de retraite… dans ma ville 150€ par jour…

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